« En 1955, les émeutiers jurent et pestent en des mots fort peu châtiés contre la suspension de Maurice Richard tandis qu’à la télé un René Lecavalier continue de parler une langue épurée qui n’en paraît que plus déconnectée de ce qui se joue. Le même homme pourra déclarer en ondes, sans broncher, tout à fait imperturbable : “C’est la première fois, incidemment, que nos appareils de télévision ont le plaisir de vous présenter une bagarre”. »
Par l’entremise d’enquêtes journalistiques, de recherches historiques et de souvenirs personnels, Jean-François Nadeau s’interroge sur l’étrange relation des élites québécoises à la culture, à l’éducation et à la langue. Pendant plus d’un siècle, s’étonne l’historien, la prière obligée est restée enfoncée dans la gorge de toute une nation tandis que montait à la bouche de chacun un lot de jurons. Les notables élevaient le travail de la terre, la pauvreté et l’ignorance au rang d’idéal national, tout en défendant une langue qui n’était en usage que dans les beaux salons des villes et des villas. Cet héritage paradoxal pèse encore lourd sur les temps présents.
Des origines d’Anne Hébert et de Saint-Denys Garneau aux casse-croutes que l’on trouve encore le long des routes, de la mémoire du Patriote Chénier aux collectionneurs de timbres, des déclarations d’un ministre du régime Duplessis et du Frère Untel aux lumineux éclats de périodiques irrévérencieux, cet essai saisit sur le vif la question de la distinction sociale au Québec. La culture de ce demi-pays a-t-elle pour destination de construire encore et toujours des têtes réduites ?
Voici un autre essai fort intéressant de Jean-François Nadeau, qui plaît autant par la richesse du contenu que par la beauté de l'écriture.
Il m'est toujours surprenant de voir à quel point on parle peu de gens qui sont élevés au statut de Monument au Québec. Des gens comme André Laurendeau ou encore Maurice Richard. Ce livre aide à mieux les saisir dans leur contexte nationalo-conservateur, contexte qu'on semble presque vouloir effacer de leur mémoire.
Outrement, le livre explore bien le capital culturel des classes supérieures, comme celui d'Anne Hébert, qui finissent par percevoir comme naturelle leur position, et comment leur amour du français finalement semble plus être une masquarade pour se séparer des classes populaires qui ne le parle pas adéquatement. Cela fait écho à tous ces radio-canadiens, historiquement ayant fait leur Cours Classique, qui ont forgé ce faux français qui demeure néanmoins symbole de qualité, comme le démontre tous les éloges faient à René Lecavalier.
Bref, Nadeau demeure journaliste-historien nécessaire et important par les constats importants qu'il jette sur notre "demi-pays", la langue française et l'hypocrisie conservatrice du XXe siècle tenant pour vertueuse l'ignorance et la pauvreté du peuple. Ses contacts direct avec plusieurs personnages importants et son autodévoilement aident à donner un caractère personnel qui fait plaisir à lire. Il met la barre très haute pour les autres essayistes d'ici, quoiqu'il est en bonne compagnie avec ses comparses de Lux
Pressée par la date d'échéance de mon prêt à la bibliothèque, je l'ai peut-être lu trop rapidement. C'est certainement un essai dense et demandant, moi je n'ai pas tout le contexte historique pour replacer toutes les personnes qui sont nommées. Le début et la fin sont abrupts. Dans cet essai, l'auteur démontre la vision décalée des élites québécoises, idéalisant une vie simple et paysanne du passé, et contraste cette vision avec leurs expériences réelles (c'est à dire bien loin de celle des paysans, ne savent rien des rigueurs dont ils parlent, idéalisent des paysans en campagne parce que ça les valorise?). Très intéressant pour mieux comprendre certains mythes de la culture québécoise. Je recommande aux personnes qui ont des très solides connaissances sur l'histoire québécoise.
L’écriture en longs détours de Nadeau est comme une randonnée en vélo dans un terrain inconnu. On y rencontre plusieurs éléments inattendus d’une longueur souvent aléatoires mais on finit toujours par arriver quelque part de franchement intéressant.
Je lis monsieur Nadeau au devoir, mais je ne m'étais jamais intéressé à ses essais. Comme dans ses articles, son érudition formidable permet de déterrer des pans inexplorés de l'histoire et de la culture québécoise. On y trouve de nombreux éléments historiques entrelacés avec des souvenirs personnels savoureux tels que ses anecdotes sur ses débuts en journalisme ou ses repas de cafétéria avec Serge Bouchard. Malgré tout, le message général est agaçant. On démonise les grands porte-étendards de la langue française soutenue au Québec comme René Lecavalier ou Anne Hébert. Le va-et-vient entre l'analyse sociale et la critique est particulièrement dérangeant. On tire à boulet rouge sur les multiples injustices de la société néolibérale, mais on y voit rarement des exemples ou des représentations propres au Québec, ce qui est portant la prétention de l’ouvrage.