L'éditeur intellectuel du volume commence par en torpiller le principe : selon lui, si "Sido" a été rapproché des "Vrilles de la vigne", c'est uniquement pour faire un volume de taille convenable. Il est vrai que les deux titres, plutôt prestigieux dans la bibliographie de Colette, sont remarquablement courts, surtout "Sido".
"Sido", en effet, comme chacun sait, est un recueil de souvenirs d'enfance, un genre dans lequel les auteurs tendent à s'étaler avec complaisance. Au contraire, "Sido" frappe par sa remarquable densité. Colette y évoque son enfance en Puisaye, en trois chapitres centrés respectivement sur sa mère Sidonie, dite Sido, sur son père, et sur ses frères. Mais outre la préséance qui lui est ainsi accordée, Sido apparaît vite comme le personnage dominant, autour duquel s'organisent une série d'épiphanies pleines de sens ; Colette la présente d'ailleurs comme celle qui lui a enseigné l'observation des êtres et des choses. Le récit entier tourne littéralement autour d'elle. D'abord elle est décrite en majesté, dans son jardin, communiquant avec ses voisins des jardins mitoyens, au centre d'une "rose des vents". Douée d'une sensibilité remarquable aux êtres et à l'univers, qui l'amène à prédire infailliblement les caprices de la météorologie, Sido est présentée comme une sorte de divinité païenne, aux mystérieuses accointances avec la nature, autour de laquelle tourne tout le petit monde du village. Si le récit tourne autour de Sido, c'est également dans le sens où son apparence se modifie comme celle d'une statue (toujours la déesse-idole) quand l'observateur a la possibilité de tourner autour. L'ouverture la saisit dans son observation acerbe de ses voisins, et la présente immédiatement comme une moraliste acérée dont on peut craindre qu'elle ne soit impitoyable. À la fin, un geste plutôt douteux de son fils aîné, certes chéri entre tous, lui inspire un commentaire d'une grande indulgence, qui montre sa compréhension et sa sympathie pour les motivations du jeune garçon. La femme qui paraît dure révèle ainsi, sous la plume de sa fille, sa face tendre et cachée.
"Les vrilles de la vigne" sont un recueil de textes relativement disparates, qui vont du poème en prose extrêmement travaillé à l'article de circonstance pour la presse dite féminine, en passant par le conte animalier ou par quelque supplément au recueil précédent, "Dialogues de bêtes". Alors que "Sido" est une oeuvre de la maturité, "Les Vrilles de la vigne" date de 1908, époque où Colette affirmait sa personnalité artistique en sortant de l'ombre abusive de son mari. À certains moments, le style est celui du genre ou de l'époque — cette prose poétique aux effets un peu théâtraux dont Proust eut, lui aussi, à s'extraire. À d'autres, et parfois par surprise, il devient très personnel, souvent dans des passages qui naissent de l'observation concrète ; Colette alors se dégage de toute pose et de toute mode, et devient pleinement elle-même. Mais ce qui frappe particulièrement dans "Les Vrilles de la vigne", c'est que soit directement, soit allusivement, soit par le biais d'allégories animales (ses deux familiers Toby-chien et Kiki-la-doucette semblent incarner deux faces de sa personnalité, et anticipent de façon frappante sur le Milou-ange et le Milou-démon de Hergé), soit par la confrontation avec une amie qui respecte les convenances bourgeoises, ou même avec son double de fiction Claudine, Colette fait le point sur son existence, au moment précis où sa séparation d'avec Willy (dont elle plaisante volontiers les manies stylistiques) devient irrémédiable, et où elle s'impose comme autrice sous son propre nom. L'autoportrait est d'une courageuse franchise qui inspire, rétrospectivement, un immense respect : divorcée, bisexuelle, artiste scandaleuse, Colette assume tranquillement tous ces aspects de sa personnalité, en même temps qu'elle témoigne de son inscription dans une tradition familiale (celle, déjà, de Sido, ancrée dans l'observation de la nature et des choses), et de sa compréhension amusée des ressorts de la société dont elle a choisi les marges.