Recueil de poésie alternant sur chacune des doubles-pages, un poème dense comme la pierre, compact comme la vie, brûlant comme le regard lucide qu'Hélène Miguet porte sur le monde et placé en vis-à-vis, un poème-jet-d'eau plus léger, plus moelleux, une sorte de respiration voire de contrepoint.. C'est à travers les yeux de pierre et la bouche ouverte, grimaçante d'une gargouille qu'Hélène Miguet nous invite à prendre de la hauteur et à regarder d'en haut notre monde en profonde mutation. Au fil des pages et dans un jaillissement permanent, ne se contentant certes pas de le proclamer, elle démontre à l'envi au lecteur : la "poésie est une affaire de source et de déflagration".
Ouvrez aux pages 30-31 pour retrouver d’emblée l’emblème de ce recueil fascinant d’originalité et de bienheureuse cruauté poétique. L’illustration est de Christian Mouyon et je la trouve magistrale. La gargouille semble cracher des bulles de savons tourbillonnantes de noirceur. Le ton est ainsi donné.
Lisez ensuite la très bonne préface de Clément Bollenot, lui aussi poète, pour bien vous mettre en condition d’aborder ce livre.
Puis, rendez-vous à la toute fin de l’ouvrage pour une citation (magnifique exergue final, sic !) d’Arthur Rimbaud : « Général, s’il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante… » (Une saison en enfer).
Vous me direz : « Elle nous mène en bateau » ! Mais, non, mais non. Je vous promène dans la ville, étrangement moderne, vue et lue par Hélène Miguet. C’est pour cela qu’il faut me faire confiance et poursuivre avec les pages 94-95, autant dire, le final apothéotique, ou credo artistique.
L’auteure entend « stupéfie[r] l’Histoire dans une grimace » (champ lexical de la « singerie » grimaçante assez étendu), avec des yeux de drones qui montent en altitudes pour mieux cibler les moindres détails des trottoirs plus ou moins laids, plus ou moins vivants.
Celui qui lève la tête au Ciel semble sauvé (cf. pp. 18-19) :
« irrécupérable
sauf son regard qui s’est levé soudain laissant le corps atterré je l’ai vu scruter les nuages y rêver d’une place
comme on cherche une perle dans l’émail du ciel »
Toutefois, ne vous fiez pas aux passants « Ils oublieront de mettre son ombre dans son cercueil ». Ingratitude, égoïsme, j’en passe et des meilleurs que ces humains qui n’ont plus « des cascades en tête » (p. 82).
Des mots forts et vibrants, magistralement mis en scène pour nous éclairer sur les « maux ». Parfois des rimes subtiles, des allitérations et des consonances accentuent la rare beauté lucide de ces textes que j’ai adoré lire.
Vous pouvez à présent vous lancer dans la lecture dans l’ordre.