C’est le 4e roman de Sophie de Baere. Après « La dérobée », « Les corps conjugaux », « Les ailes collées », « Le secret des mères » entraîne son lecteur dans une fresque familiale où les générations précédentes font peser sur les suivantes le poids de lourds secrets. Ceux-ci sont une thématique récurrente dans la bibliographie de l’autrice : comment ce qui a été caché peut interférer sur notre avenir ? Savons-nous réellement ce qui s’est passé dans nos familles avant notre venue au monde ? Transportons-nous les blessures de nos mères dans notre ADN ? Peut-on survivre à un secret de famille sans qu’il finisse par atteindre notre vie sans déclencher un cataclysme ?
Entre amours contrariées, blessures d’enfance et silences lancinants, « Le secret des mères » propose un voyage polyphonique sur plusieurs temporalités et met en lumière une question de société que nos aïeules ont pu vivre.
Le roman alterne entre deux périodes distinctes. Le passé qui raconte l’histoire de Marthe et Lucien, pupille de l’assistance publique, et le présent grâce au personnage de Colette qui revient sur ses terres natales du Morvan pour exhumer les secrets de son passé et tenter de disséquer ses relations difficiles avec sa mère.
Après guerre, dans la famille Legendre, une famille d’agriculteurs, accueille un petit garçon qui a grandi dans un orphelinat. Si la mère, Augustine rude et sèche, le tient à distance, le père, Serge, le prend sous son aile. Vulnérable et isolé, Lucien trouve rapidement réconfort auprès de Marthe, la fille du couple. Ensemble, ils nouent une amitié indéfectible, partagent jeux, confidences, et rêves d’évasion. Leur complicité est à toute épreuve malgré le rejet familial difficilement compréhensible. Jusqu’à l’adolescence, Marthe et Lucien sont inséparables. Le fils aîné, Etienne, ne veut rien savoir de ce rival, « un petit Paris », qui, en plus de lui faire de l’ombre, semble voler la place qu’il occupe dans le coeur de son père.
En 2004, Colette se rend au hameau du Maudit, sur les terres familiales qu’elle a fuies depuis de nombreuses années. Au fond d’elle, elle sent bien qu’on lui cache quelque chose et que « Le secret des mères » doit désormais être dévoilé afin de lui en apprendre plus sur son histoire personnelle. Elle perçoit que c’est sa mère, précisément, qui lui a caché quelque chose d’essentiel. « Il faut que je sache, que je comprenne enfin. Poignarder le silence et connaître l’histoire. La vraie. »
Outre le contexte historique d’après-guerre, et le lieu, ce hameau des maudits qui semble bien porter son nom, le milieu de la France rurale, où les habitants sont confrontés à d’énormes difficultés financières, « Le secret des mères » est avant tout un roman sur les secrets de famille et les non-dits. Par essence, mais aussi à titre personnel, ce sujet me taraude, et les livres qui l’exploitent finissent toujours, comme par magie, par me tomber entre les mains. Ici, Colette ressent depuis l’enfance un poids qui lui écrase la poitrine sans qu’elle puisse réellement en connaître l’origine. Ce ressenti semble avoir déteint sur ses relations avec sa propre mère, comme si une souffrance intergénérationnelle avait été transmise de manière latente dans le sang ou dans les gènes.
Ainsi, les relations de Colette avec sa famille ont été sévèrement mises à mal. La seule issue possible est devenue la fuite, mais le traumatisme ressenti, non exprimé, a influencé la façon dont Colette est au monde, et comment elle interagit avec lui. Dans ce que le lecteur sait de son vécu, que je vous laisse découvrir, il est évident que l’anxiété, la peur de l’abandon, le refus pendant un temps d’en savoir plus l’ont empêchée de vivre sereinement.
Le premier exemple de dynamique relationnelle perturbée est évidemment sa relation avec sa mère. A contrario, tous les manquements affectifs ressentis enfant ont été reportés sur un proche : « J’étais si heureuse de tenir ta main, de montrer aux passants, combien ma grande sœur était jolie. La fierté secouait mon cœur. J’en avais assez que mes camarades te traitent de folle. La muette. La tombe. La carpe. La zinzin. La sorcière. Je sens encore mes poings retenus, la rage perçant ma poitrine d’enfant. » « Le secret des mères » fait jaillir bien des blessures qu’il ne panse jamais vraiment.
Plus difficile encore, voire traumatisant, le parallèle que Colette fait entre son comportement de femme, et celui de sa mère qu’elle juge identiques, montre bien combien Sophie de Baere a travaillé la psychologie de ses personnages. « C’est quelqu’un de bien, Simon. Pas comme moi. Je suis vilaine, méprisable. Chaque fois que j’avale ma pilule dans le secret de la salle de bains, je pense à elle. Je suis sûre qu’elle aurait été capable de ça. Omettre. Mentir. Tout plutôt que d’avouer ses failles. Oui, au fond, je suis comme maman, faite de la même pâte. Insaisissable. Silencieuse. Telle mère telle fille. » « Le secret des mères » est bien un roman sur l’identité et la filiation. Augustine, Colette, Marthe, trois générations de femmes se racontent, et se dévoilent au fil des pages.
Cependant, je voudrais mettre l’accent sur les très beaux personnages masculins de ce texte. Bien sûr, il y a Lucien dont vous découvrirez l’histoire, et ce que signifiait être un enfant de l’assistance publique, mais il y a aussi Serge, la figure paternelle « porteur de fardeaux », qui, par amour et en silence a soutenu sa femme , et a aimé tous ses enfants en le montrant comme il pouvait, avec ce qui lui restait de place pour exister. « Augustine était si jolie et perdue que le jeune marchand avait tout de suite eu envie de l’aimer. Et il avait accepté de vivre cette vie-là, avec elle. Il avait renoncé à tout. Serge Legendre avait aimé Augustine Boyer comme on aime un sacrifice magnifique. » « Le secret des mères » a déteint sur lui aussi.
Enfin, une place singulière est faite au personnage d’Étienne, le frère, dont je ne peux qu’imaginer le poids de l’histoire familiale qu’il porte et des regrets éternels qui l’habitent…
Ce que j’aime particulièrement chez Sophie de Baere est sa manière délicate et élégante de décrire les émotions humaines. Elle les fait naître avec justesse, sans excès, sans en faire trop, en laissant le lecteur libre de ce qu’il peut ressentir ou pas. Il a l’espace nécessaire pour appréhender « Le secret des mères ». Certains le découvriront très vite, d’autres non, mais, en ce qui me concerne, reconstituer le puzzle de cette histoire assez rapidement n’a en rien gâché mon plaisir de lecture. Au contraire, j’ai pu analyser la façon dont elle s’y prend pour construire son récit. Il faut dire que, dans ma famille, une histoire similaire a eu lieu bien avant ma naissance… et que ce mystère reste à ce jour irrésolu. Sans doute cela m’a-t-il mis sur la piste.
Nous avons tous dans nos cercles proches des mensonges qui assassinent nos relations à l’autre. Mais lorsqu’il s’agit du cadre familial, la construction personnelle est gravement mise en danger. Comment savoir où l’on va quand on ne sait pas qui l’on est ? Pour « pousser droit », nous avons tous besoin de connaître nos racines. « Le secret des mères » célèbre ce besoin de vérité. Ce qui est caché finit toujours par nous rattraper…