En hommage au chef-d'œuvre de François Truffaut, Laura El Makki nous raconte la véritable histoire d'Adèle H., à travers ses journaux et correspondances. Décembre 1851. Déclaré ennemi public par Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo fait cap sur les îles anglo-normandes, précipitant les siens dans un exil qui va durer vingt ans. À Jersey puis à Guernesey, Hugo veille à occuper ses enfants. Adèle, qui pratique assidûment le piano, est chargée d'écrire la chronique du quotidien : c'est le Journal de l'exil dans lequel elle égrène le moindre événement d'une vie jadis mondaine, soudain réduite à de rares visites et aux séances de spiritisme. Scripte docile, Adèle écrit la parole des autres, des hommes surtout. Mais dans des carnets secrets, à travers une langue cryptée, elle fait entendre une voix très différente, pleine d'humour, de désirs et d'excès. Une voix qui, au fil des années, passe de l'excitation au désespoir.
Digne d'un drame romantique, la suite a fourni la matière au film de Truffaut, fixant à jamais la figure d'Adèle Hugo sous les traits d'Isabelle Adjani. À la poursuite d'un amour impossible, celui d'Albert Pinson, un militaire anglais parti rejoindre son régiment à Halifax, Adèle Hugo s'échappe de sa prison dorée : elle errera outre-Atlantique pendant huit ans, abandonnée de tous mais pas aussi folle, érotomane, qu'on a longtemps voulu le croire... Grâce à de nombreuses photos et à des documents inédits, ce livre révèle l'itinéraire complet d'une personnalité indomptable, la genèse d'un destin rêvé et brisé. Au coeur d'une famille façonnée par le génie du père, l'histoire d'une femme qui cherche à s'accomplir et à conquérir sa liberté.
«Il faut vous marier. Ce n’est pas ce que me conseillait l’âpre vent de l’Exil lorsqu’il soufflait la nuit à travers les fentes de ma mauvaise fenêtre. Mon exil, ma prison, ma beauté, mon nom…»
J’ai toujours été fascinée par le mystère Adèle Hugo.
Elle n’a que vingt et un ans en 1851 et elle rêve de fiançailles, de jolies robes et du regard des hommes. Dans son journal intime, sa vanité est chancelante et maladroite. Elle veut être vue, encensée et choisie - préférée. Elle veut être autre chose que la fille Hugo, autre chose que la deuxième sœur. Elle étouffe sous le fantôme de Léopoldine et sous la gloire de son père. Elle est encore presque une enfant.
Tant pis pour elle.
Sa vingtaine s’évaporera dans la morne routine de l’exil à Guernesey. Qui donc se soucie d’Adèle ? La claustrophobie l’étouffe, elle dépérit ? Qu’importe. Son père peut écrire et c’est le plus important. Ses deux frères se plaignent, se révoltent mais elle, elle ne peut pas. Elle est éternellement mineure, irrémédiablement étrange. Emmurée vivante dans cette retraite d’écrivain qui vampirise sa jeunesse.
On ne la connaît que par bribes, cette pauvre jeune fille. Ses compositions musicales, les chroniques qu’elle écrit des conversations à Guernesey (trouvées dans la rue après que les héritiers aient fait le ménage dans la maison) ne sont que les frêles esquisses d’une personnalité écrasée.
Ce qu’on sait : il y avait un jeune officier anglais à Guernesey, au début de l’exil, et il s’appelait Albert Pinson. Elle fugue pour le retrouver, dix ans après leur rencontre et deux ans après que son père ait consenti à leur mariage. Elle a trente-trois ans.
Ils ne se marieront jamais. Elle demande de l’argent pour le suivre. La famille Hugo reçoit des lettres alarmantes décrivant les errances d’Adèle. Personne n’y comprend rien - et personne ne fait rien non plus.
En 1869, Pinson rentre en Angleterre pour se marier à une autre jeune fille. Il conservera la licence de mariage qui l’a lié à la fille du poète toute sa vie. On ne connaît aucune lettre, aucun signe de cet homme fantomatique. Que voulait-il ? Que s’est-il passé ? On l’ignore.
Rapatriée en France en 1872, Adèle finit ses jours dans l’institution psychiatrique de Saint-Mandé. Son père la visite, toujours aimant mais bien amer. Elle mourra en 1915. En 1970, les héritiers d’Hugo diront à Truffaut, avec un air gêné, que personne ne veut parler de «cette triste histoire».
Ce livre cite abondamment les journaux d’Adèle et retrace avec habilité les contours de sa triste existence. On sent son immense désarroi et la dépression qui l’assaille, enfermée dans une maison vide et froide. Dans ce clan où la solidarité avec le père fait office de loi, l’amour est palpable - mais l’égoïsme attachant du génie paternel et le cadavre d’une morte ne laissent aucun espace.
L’exil aura permis à Hugo de rédiger Les Misérables, Les Travailleurs de la Mer et Les Contemplations. Il aimait le calme de Guernesey, au point de faire graver sur le manteau de sa cheminée «Exilium vita est» - mais Adèle est le dommage collatéral de cette époque studieuse dans la vie du grand homme.
Ce n’est pas une biographie, mais une histoire de fantômes : celui de Léopoldine, qui hante la famille et reste, même après sa mort, la seule compagne d’Adèle, et celui d’Adèle elle-même, à qui l’on refuse d’exister, qui n’existait déjà qu’à peine et qui continue de s’effacer.