Dans ce deuxième volet de la pentalogie Au cœur du Yamato, Aki Shimazaki réexplore la seconde guerre mondiale, thématique cruciale de sa première pentalogie intitulée Le poids des secrets. Mais au lieu d’aborder l’impact des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, elle explore un sujet historique assez tabou; c’est-à-dire les prisonniers de guerre japonais capturés en Mandchourie à la défaite du Japon, puis emprisonnés par l’union soviétique dans des camps à travaux forcés. Au total, 510 000 japonais coupés de leurs familles pendant deux ans; avant d’être rapatriés au Japon. Parallèlement, ce roman explore la vie de Tsuyoshi Toda, un individu non-identifié dans le roman Mitsuba, mais dont les gestes ont aidé le protagoniste Takashi Aoki.
Bien qu’il travaille comme cadre professionnel dans une compagnie innomée, mais qui s’avère clairement être celle de Goshima, ce quotidien professionnel est à peine mentionné dans ce livre. Au contraire, sa vie privée monopolise le texte. Nous découvrons son quotidien avec sa femme, sa mère atteinte de démence, ses frères et ses neveux. Nous apprenons aussi comment son père Banzo a été prisonnier de guerre en Sibérie pendant la guerre, mais n’a jamais rejoint les siens. Devant cette situation, toute la famille considère cet homme comme défunt. Mais aux yeux de sa femme, celui-ci serait encore en vie et les rejoindraient bientôt. Une idée absurde aux yeux de Tsuyoshi et des siens; mais qui s’avèrera fondé quand un ami du nom de Koji a retracé Banzo par hasard et lui dévoile une vérité incroyable. Qui est que cet homme est toujours en vie, habite à Yokohama sous un autre nom et est marié à une autre femme. Abasourdi devant cette révélation, c’est un Tsuyoshi bouleversé qui retrace son père et entame un dialogue avec lui. Dans lequel il apprendra l’incroyable vérité sur cette double vie. Comment un incident politique assez grave durant l’emprisonnement en Sibérie a transformé sa vie.
L’intrigue du roman se déroule dans les années 70; pendant le règne du président américain Nixon et du premier ministre japonais Eisaku Sato, alors que la guerre du Vietnam enclenche de lourds débats et manifestations politiques dans le Japon. Dès lors, les débats entre Nixon et Sato sur les exportations de produits textiles (laine et de fibres synthétiques) sont souvent commentés par Tsuyoshi et les siens. Ainsi donc, nous découvrons le contexte historique du récit, notamment l’antipathie des japonais pour Nixon. De plus, nous apprenons comment certains manuels historiques japonais négligent des incidents difficiles, notamment ce qui se passait en Sibérie avec les prisonniers de guerre. En effet durant le roman, Satoshi — neveu de Tsuyoshi — révise son cours d’histoire et déplore comment son manuel ne mentionne rien de cette réalité historique. Par ce moment entre Tsuyoshi et Satoshi, nous sommes confrontés à la triste réalité que certains manuels scolaires omettent des passages historiques et informations cruciales sur l’histoire d’un pays; préférant plus le point de vue des vainqueurs que celui des vaincus. Ainsi Zakuro s’avère être un roman historique qui aborde autant les années 70 qu’un passage important des années 40. L’auteur y présente une recherche historique qui n’est pas surchargée de détails, mais qui est assez détaillée pour alimenter la curiosité des lecteurs et lectrices.
Concernant sa présence dans Le cycle du Yamato et son parallèle avec le roman Mitsuba, on réalise que Tsuyoshi est un employé chez Goshima; et que celui-ci a aidé Takashi Aoki et sa famille alors que leur père est décédé suite à une surcharge de travail venant de la compagnie. C’est un détail assez rageant qui a enclenché de sérieuses disputes entre l’entreprise et la famille, qui envisage de sérieuses poursuites contre celle-ci. Évidemment, Goshima n’est jamais nommée, mais tout démontre que la compagnie mentionnée dans Zakuro et les événements qui ont eu lieu correspondent à ce que Mitsuba présente. Ainsi, on réalise comment une connexion s’établit entre les romans de l’écrivaine Aki Shimazaki, encore plus forte qu’auparavant puisque si dans Le poids des secrets, des noms, des lieux et des événements revenaient, mais présentaient des continuités narratives différentes entre elles, cette fois-ci la pentalogie du Yamato semble se dérouler dans le même univers parallèle. À savoir si cette connexion restera aussi forte dans les prochains tomes, cela reste à voir. Mais c’est une approche appréciée puisqu’elle permet de revisiter un récit précédent, sous un autre angle.
Évidemment, la famille et les secrets sont des thèmes toujours présents dans ce roman. Mais malgré tout, j’y note une approche beaucoup plus positive, moins tragique ou amère que dans les autres textes. Il y a une tentative de dialogue et de communication beaucoup plus forte; avec une réconciliation et une meilleure unité familiale. Ce qui donne un récit plus positif, finissant sur une meilleure note. Au final, une énergie différente qui enrichit la littérature de la romancière.
Quant à la prose, celle-ci reste toujours concise. Aucune description superflue; jamais de détails alourdissant le contenu. Seuls les éléments les plus importants résident; laissant la place au lecteur pour visualiser tout le reste. Concernant la perspective du texte, deux points de vue sont abordés. D’abord celui de Tsuyoshi dans les années 70, puis celui de Banzo alors qu’il raconte dans une longue lettre ses mésaventures en Sibérie. Cela donne un roman à perspectives diverses; explorant autant les années 40 que les années 70, contrairement à Mitsuba qui n’offrait qu’un point de vue.
Ainsi donc, Aki Shimazaki nous offre avec Zakuro une nouvelle pointe délicieuse dans la tarte qui forme sa pentalogie du Yamato. Que les passionnés de récits historiques courts aimeront lire soit en une demi-journée, ou en deux-trois jours s’ils aiment plonger lentement dans un livre.