« Un avenir radieux » s’inscrit dans la lignée des deux précédents romans de Pierre Lemaitre, « Le grand monde » et « Le silence et la colère ». Pour ce grand écrivain romanesque, il s’agit de raconter l’histoire de la famille Pelletier durant les trente glorieuses, entre Beyrouth, Paris, Saigon et ici Prague. Ces fameuses années durant lesquelles la France a connu une certaine prospérité, marquent en réalité le début du cataclysme de notre époque sous bien des aspects : utilisation massive de pesticides dans l’agriculture, prémices de l’énergie nucléaire, commerce entre les nations pour tenter d’asseoir une paix toute relative.
On nous promettait « Un avenir radieux », mais aujourd’hui, force est de constater qu’avec l’épuisement des ressources, la décrépitude de l’écologie, le dépérissement de vrais combats et d’idées politiques audacieuses, les catastrophes nucléaires, les rivalités commerciales entre tous les pays et l’apogée d’un capitalisme qui a démontré ses limites, notre « grand monde » fait grise mine.
« Un avenir radieux » est le troisième tome d’une saga familiale (à lire impérativement dans l’ordre pour un plaisir maximal) où l’on suit la famille Pelletier. Pour mémoire, Louis et Angèle, les parents, ont quatre enfants : Jean, François, Hélène et Étienne. Si les couples se font et se défont ou sont confrontés aux ajustements d’une époque, Jean est toujours marié à Geneviève, tous les deux à la tête des entreprises Dixie. François, marié à Nine, est journaliste. Hèlène, mariée à Lambert, travaille pour une radio dans une émission de nuit. Le roman s’ouvre sur une belle scène familiale où l’on reprend des nouvelles de tous ces personnages.
La présence des enfants, et notamment Colette, fille de Jean et Geneviève, traverse le roman : c’est la génération suivante qui fait palpiter notre coeur de lecteur. L’enfance cabossée et violentée est une thématique récurrente dans l’œuvre de Pierre Lemaitre et la petite Colette est la fière « Marianne » de cet « avenir radieux ». Sa relation avec sa mère qui ne sait ni la gérer ni l’aimer, les trop nombreuses bassesses et cruautés dont elle va faire l’objet ne l’empêchent pas de venir au secours d’un autre personnage qu’elle aurait pu détester à vie, et de montrer une affection sans bornes à ceux qui comptent vraiment. Elle est une lumière bienveillante, un personnage qui contribue incontestablement à ancrer le récit dans une certaine réalité et à plonger le lecteur au coeur d’une fiction romanesque.
Ainsi, « Un avenir radieux » aborde le domaine de l’intime par le prisme de l’enfance, mais aussi des relations conjugales mises à l’épreuve du temps. Dans le couple Jean et Geneviève, on sait qui porte la culotte. Pour François et Nine, une nouvelle épreuve vient secouer leur union sans que jamais l’amour profond qu’ils se portent ne fissure l’édifice d’une confiance réciproque. Ces deux-là, le lecteur les jalouse un peu… Les parents, Louis et Angèle, si beaux dans cette vieillesse qu’ils explorent ensemble, donneraient presque envie d’avoir déjà les mains ridées pour garder encore un peu au chaud la force du lien indéfectible qui les unit. Il est également question du lien fraternel : celui un peu chaotique de François et de Jean, et celui de Colette avec son frère Philippe. Pour les deux frères, et malgré des souvenirs d’enfance partagés à Beyrouth, les tensions accumulées au fil des années, les rancœurs, les jalousies, sont des terreaux fertiles à leur rivalité. Pour Colette et Jean, tout est à construire en asséchant d’abord le marécage boueux de l’influence maternelle.
Mais, « Un avenir radieux » s’inscrit avant tout dans une époque et explore aussi la scène internationale et le contexte relationnel parfois tendu à l’étranger. Nous sommes en 1959, en pleine guerre froide. Le récit prend alors des allures de roman d’espionnage, lors d’une mission secrète entre Paris et Prague. De l’aveu de Pierre Lemaitre, un clin d’oeil est rendu à John le Carré décédé en 2020. L’introduction de Georges Chastenet qui travaille à la Direction Générale des Renseignements, rajoute des représentations collectives de surveillance et filatures, de négociations diplomatiques et de dossiers ultra-confidentiels. Brouillard, nuit épaisse, témoins et informateurs à protéger, discrétion absolue font du personnage de Georges, un anti James Bond par excellence.
En France, on vit l’instant présent sans se préoccuper du reste. Si Louis bataille avec ses vieux démons liés à la Première Guerre mondiale, les Français explorent les joies de la croissance économique. L’électroménager censé simplifier la vie des femmes entre dans les foyers, le chômage n’existe quasiment pas, le capitalisme est en pleine expansion. Qui aurait pu imaginer que ces graines semées à l’époque d’« Un avenir radieux » engendreraient nos problèmes actuels : l’agriculture trop intensive qui a pollué les sols et menace certains de nos insectes (dont les abeilles), problématiques liées à l’énergie nucléaire, réchauffement climatique, surconsommation dans tous les domaines… Je crois, comme semble le sous-entendre Pierre Lemaitre, que le capitalisme arrive arrive à bout de souffle, tant au niveau de la pratique que de la moralité.
Je ne peux parler de ce roman sans mettre en lumière les fabuleux personnages qui le composent. Tous font entendre une voix singulière et lui confèrent densité, pouvoir et virtuosité de son aspect romanesque. Et c’est sans doute là, la grande force de Pierre Lemaitre. Il insuffle à cette saga familiale un devoir de mémoire, un contexte social richement documenté, et un panache rarement égalé. Les personnages portent « Un avenir radieux » tant ils prennent de place dans le coeur des lecteurs. Il y a ceux que l’on aime éperdument et ceux que l’on déteste farouchement, mais aucun ne laisse indifférent. Par l’intermédiaire de Geneviève et sa grande compétence en astrologie, le lecteur éclate de rire, complice de l’auteur par son approche excentrique et tout à fait fantaisiste. Attention, Mercure rétrograde pour les béliers et les poissons, restez sur vos gardes !
Pierre Lemaitre affirmait dans une récente interview : « Un écrivain, c’est quelqu’un qui a 3-4 choses à dire et qui essaye de les dire à peu près correctement. » On peut dire que le pari est gagné ! En créant différents tableaux, tous très immersifs, il accroche tant son lectorat que finir l’un de ses livres déclenche une intense nostalgie. J’aime lorsqu’il s’adresse directement au lecteur par de petits clins d’oeil qui donnent du plaisir en nous manipulant juste ce qu’il faut et pour la bonne cause. Je suis fan de cette connivence entre lui et nous, et de cette sensation d’être chez soi quand on plonge dans l’un de ses livres. Il donne vie aux situations, aux personnages si profondément humains confrontés à des situations ou des dilemmes moraux impossibles. Ces textes sonnent vrais.
« Un avenir radieux » est de ces bijoux qui me rappellent pourquoi j’aime tant baigner dans des univers de papier, décaler l’heure du coucher, lire au réveil, profiter de chaque instant pour découvrir « encore un chapitre ». De ces romans où le temps s’arrête, où la réalité s’échappe pour quelques heures, et où rien d’autre n’existe que cet instant délicieux de lecture. Savoir raconter est un art. Bravo l’artiste.