“Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire.” Marc Bloch a été un combattant de la Grande guerre. Mais, au milieu des combats, il n'a jamais oublié de s'interroger sur la source des informations qui parcouraient les tranchées : d'où venaient-elles et pourquoi de fausses nouvelles avaient-elles tant de succès ? En 1921, il interpelle ses contemporains avec un article court et éclairant dont la réflexion est toujours d’actualité.
Marc Léopold Benjamin Bloch (6 July 1886 in Lyon – 16 June 1944 in Saint-Didier-de-Formans) was a medieval historian, University Professor and French Army officer. Bloch was a founder of the Annales School, best known for his pioneering studies French Rural History and Feudal Society and his posthumously-published unfinished meditation on the writing of history, The Historian's Craft. He was captured and shot by the Gestapo during the German occupation of France for his work in the French Resistance.
A nouveau, et comme toujours, une petite perle des éditions Allia. Ecrit en 1921, a l’issu de la guerre, ce texte, qui note l’importance que formerait l’étude des mythes, légendes et fausses nouvelles qui coururent sans contraintes durant ces quatre années d’horreurs, en apportant une expérience, bien que terrible, mais pour le moins unique, à la connaissance psychologique sur la véracité des témoignages et le terreau fertile des idées préconçues qui coïncident avec les terreurs et les phobies latentes de la société humaine.
Vue de l’époque des fake news, et de la montée de l’IA, on s’aperçoit que cette étude n’a rien perdue de sa force, et bien des traits que l’auteur montrait en 1921, sont bien reconnaissable dans les virulentes propagations, globales et sans freins, des théories de complots modernes.
« Dans les expériences des psychologues, jamais la fausse nouvelle n’atteint cette plénitude magnifique que seules peuvent lui donner une longue durée et des bouches innombrables. […] L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’a une condition : trouver dans la société ou elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes les émotions fortes. »
L’arrivée de l’IA, mettant un doute réel sur toute information que nous recevons, doute qui, je le présage, n’ira qu’en s’accroissant.
« Comme l’a fort bien dit un humoriste : « l’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer ». D’où – en cette carence de journaux, a quoi s’ajoutait sur la ligne de feu l’incertitude des relations postales, médiocrement régulières et qui passaient pour surveillées – un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes. Par un coup hardi que n’eut jamais osé rêver le plus audacieux des expérimentateurs, la censure, abolissant les siècles écoulés, ramena le soldat du front aux moyens d’information et à l’état d’esprit des vieux âges, avant le journal, avant la feuille de nouvelles imprimées, avant le livre. »
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Once again, and as always, a little gem from Allia Publishing. Written in 1921, at the end of the war, this text, which notes the importance of studying the myths, legends, and fake news that circulated unchecked during those four years of horror, provides an experience, though terrible, yet unique, to psychological knowledge about the dubious veracity of testimonies and the fertile ground of preconceived ideas that coincide with the latent terrors and phobias of human society.
Seen from the perspective of the era of fake news and the rise of AI, we see that this study has lost none of its power, and many of the traits the author displayed in 1921 are clearly recognizable in the virulent, global, and unbridled spread of modern conspiracy theories.
"In the experiments of psychologists, fake news never achieves that magnificent fullness that only a long duration and countless mouths can give it. […] Error only spreads, amplifies, and ultimately thrives on one condition: finding a favorable breeding ground in the society in which it spreads. In it, unconsciously, people express their prejudices, their hatreds, their fears, all their strong emotions."
The arrival of AI, casting real doubt on any information we receive, a doubt that, I predict, will only increase.
"As one comedian so aptly put it: 'The opinion prevailed in the trenches that anything could be true except what was allowed to be printed.'" Hence – in this lack of newspapers, to which was added on the front line the uncertainty of postal communications, hardly reliable nor regular and which were considered censured – a prodigious revival of oral tradition, the seed of legends and myths. By a bold stroke that the most audacious of experimenters would never have dared to dream, censorship, abolishing the centuries gone by, brought the soldier from the front back to the means of information and to the state of mind of the old ages, before the newspaper, before the printed news sheet, before the book."
Un essai absolument frappant sur ce que la méthode historienne appliquée à notre présent peut apporter. Ici bloch, médiéviste, s’attache à analyser l’apparition des fausses nouvelles pendant la WW1. Un appel à entretenir son esprit critique, et qu’est ce que c’est d’actualité !