Je reviendrai peut-être sur ce roman dans quelque temps... Je l'ai dévoré, que dis-je, bâfré, avec la dalle monstrueuse (ce titre est-il un clin d'oeil ?) de l'aficionado qui attend son polar depuis 2017. Dans l'intervalle, Fred Vargas s'est consacrée à l'écriture d'essais sur l'urgence climatique, et le moins qu'on puisse dire c'est que c'est une bonne action. Mais ses "rompols", il n'y a qu'elle qui sache les faire, ce n'est pas délégable.
Dès lors il n'est pas impossible que mon appétit ait été impossible à satisfaire, en dépit de la fantaisie et du pittoresque dont témoignent, commençons par le dire, chacune des 509 pages de ce généreux volume. Mais j'ai plutôt l'impression que Fred Vargas a écrit "Sur la dalle" en pleine conscience du discours critique (au sens noble) dont son oeuvre fait l'objet, et avec le désir d'opérer une mutation sans savoir toujours par quel bout s'y prendre tant elle aime évidemment faire ce qu'elle fait. De sorte que d'emblée sont donnés au lecteur des signaux de reconnaissance comme s'il en pleuvait, tandis que d'autres éléments sont plus surprenants : et pourquoi pas ?
Dès les premières pages donc, nous aurons donc droit à un Adamsberg particulièrement décalé par rapport aux normes sociales, et à une légende enracinée dans un terroir. Mais cette légende, qui n'a certes pas l'ampleur mythique de celles que la grande Fred a pu convoquer jusqu'ici (peste noire, loups garous, vampires, Mesnie Hellequin et autres élixirs d'immortalité...), est exténuée délibérément le plus vite possible, et l'intrigue laisse espérer assez facilement une nuit d'épouvante dans un certain lieu... et nous proposera en réalité tout autre chose. On retrouve aussi un cadre provincial, à mi-chemin entre l'observation réaliste et l'opérette, avec au centre une auberge où l'on mange comme la réputation de la région l'exige, et qui devient vite le décor principal. Et surtout de nombreuses allusions sont faites à la réputation de la romancière, dont tous les personnages seraient atteints de folie douce.
En revanche, Vargas sort de sa zone de confort en nous proposant tout d'abord un meurtre si vite dans le récit qu'il faudra un retour en arrière pour le mettre en contexte (rappelons qu'elle posa ses deux bottes sur la table jadis en proposant comme base d'un mystère policier, un dur, un vrai, un tatoué, la présence d'un arbre de trop dans un jardin). A partir de là, "Sur la dalle" propose une intrigue aux ramifications extrêmement nombreuses, et qu'on pourrait même décrire comme à tiroirs. Seul un coup de chance de la police au début, qui donne d'ailleurs lieu à un épisode sans influence sur l'économie finale du récit (mais qui n'est pas sans importance thématique), semble forcer l'enchaînement méticuleux des péripéties.
Et là se jouent les forces et les faiblesses de "Sur la dalle". Dans le magnifique "Quand sort la recluse", le légendaire rejoignait le quotidien, et les failles de notre propre époque. Le premier ici exténué, le récit fait jouer les deuxièmes sur un mode proche de la fable : n'empêche qu'il est bel et bien question ici de la prise à parti des représentants de l'autorité, que ce soient les policiers ou les élus, dans un petit village déchiré entre deux camps, des superstitieux accusant des esprits libres et farceurs de leur faire violence, et rêvant d'une revanche beaucoup plus réellement violente. De ce point de vue "Sur la dalle" prend avec exactitude, même quand c'est sur le registre de la fantaisie ou de la farce, le poids de notre triste pays.
Les faiblesses, car il y en a, tiennent précisément à ce rythme haletant, qui ne laisse pas à la rêverie adamsbergienne le temps de se déployer pleinement. Le titre fait référence (je ne divulgâche rien de plus que la couverture et son revers) à des pauses contemplatives que notre commissaire s'octroie sur la dalle d'un dolmen à proximité des lieux de l'intrigue. Or ces pauses ne sont tout simplement jamais racontées avant la dernière, à plus des quatre cinquièmes du roman ; Fred Vargas ne donne guère aux atmosphères et aux lieux - sauf l'auberge et ses environs immédiats, qui donnent au roman un caractère théâtral -, et tout juste aux personnages, le temps d'exister en dehors des nécessités de l'intrigue. En revanche, quand enfin nous accompagnons Adamsberg sur sa dalle, c'est sous protection policière superlative, et la présence massive de cette garde prétorienne accentue la dimension grotesque de l'épisode jusqu'à le rendre franchement grinçant. De manière générale, l'inflation des moyens policiers dans ce roman, alors même que la Brigade est réduite à une sélection très restreinte et que la dimension feuilletonnesque de ses avatars est réduite à l'os, devient un élément délibérément comique. C'est comme si le récit pointait l'impossibilité dans la société de 2023 (l'intrigue est datée précisément sans que les personnages ne vieillisent pour autant) de la littérature policière telle que Vargas l'entend - et pourtant elle n'a jamais évacué l'existence des techniques modernes, dont au contraire elle avait jusqu'ici mis en scène l'affrontement avec des forces archaïques.
On notera tout de même deux idées merveilleuses, la première dans l'explication des mobiles de l'assassin, la deuxième dans la coda et tout ce qui la prépare, comme une proposition, justement, de sortie de cet ordre social étouffant. On y retrouve la très grande Fred Vargas.