Nelly Arcan : l’autrice de Putain, autofiction cash au succès fulgurant ; la blonde sublime raillée pour son accent québécois par Thierry Ardisson ; la « folle » qui se pendra à seulement 36 ans. Pour Johanne Rigoulot, dont la féminité s’est façonnée dans ces années 1990 teintées de porno-chic, Arcan est bien plus que cela. C’est la compagne de route qui a le plus puissamment interrogé l’écartèlement entre besoin de liberté et impératif de plaire. Alors, à l’ère post #metoo, elle part rejoindre l’insaisissable icône, ranime sa pensée, offre enfin un supplément de vie à l’écrivaine incandescente et visionnaire. Nelly Arcan. Un nom indissociable de la parution en 2001 de Putain, son premier roman, ovni littéraire et récit de son quotidien d’escorte à Montréal. Indissociable aussi d’une image de Barbie mettant en scène son corps comme une machine à fantasmes. Indissociable enfin de son suicide à seulement 36 ans. Trop blonde, trop fragile, trop québécoise, Nelly Arcan est longtemps restée en marge du panthéon intellectuel. Pourtant, elle a exploré en visionnaire toute la complexité de la condition des femmes, écartelées entre besoin d’exister et impératif de plaire. Dans un récit vif et tendu, interrogeant également son propre rapport à la féminité, Johanne Rigoulot rend hommage à cette figure complexe et aux ferments qu’elle a laissés à notre époque.
Nelly Arcan fascine pour beaucoup de raisons… certaines plutôt tordues. Toutefois, il me semble difficile de l’aborder en dissociant l’autrice de son oeuvre tant sa vie et ses livres se sont répondus dans une danse schizophrène.
Un grand écart, jamais satisfaisant entre le besoin de plaire et la douleur de cette injonction. Mais comment croire une victime aussi pratiquante ?
Cette Johanne m'a bien fait rire au début du livre quand elle dit: "mon nom est Québécois, mais je ne le suis pas". Girl, comment dire, ton nom est ultra français. Ton usage de "escort" en anglais aussi, surtout quand le mot escorte en français existe. En tout cas.
Je suis un peu mitigée par rapport à ce livre. Mes attentes étaient différentes, je croyais que j'allais lire une genre d'analyse sociologique qui aurait exploré l'oeuvre de Nelly Arcan dans une ère post-MeToo, un angle plus radical féministe qui aurait dénoncé le traitement médiatique qu'a subi l'autrice. À la place on nous a sandwiché des chapitres avec d'autres qui étaient entièrement dédiés à nous rappeler le procès Depp-Heard, en juxtaposition, sans vraiment y mêler le contenu Arcan. Peut-être que le 4ème de couverture était trop vague, peut-être que j'étais din patates avec mes attentes.
Ceci dit, j'ai apprécié la démarche de Rigoulot (elle s'est rendue à Lac-Mégantic, là où Arcan a grandi, et s'est installée dans un appartement du plateau Mont-Royal, où vivait la défunte autrice) et les bribes de substance qu'elle nous a donné suite à ses rencontres avec des proches de Nelly. Une partie de moi a aimé aussi en connaître plus sur l'accueil de Putain et Folle en France, mais il y avait aussi par le fait même plusieurs références qu'on a pas comme québécois.e.s. Les bouts où Rigoulot parle de sa vie m'ont moins intéressée, même si en rétrospect j'apprécie la démarche -- c'est juste que j'aurais voulu davantage de contenu sur Nelly Arcan.
Très intéressant récit qui reprend la vie et l’œuvre de Nelly Arcan dans le contexte de l’époque mais aussi à la vue du contexte actuel post Metoo. Le livre regroupe beaucoup d’informations dont je ne maîtrisais plus la chronologie.
Dans La vie continuée de Nelly Arcan, Johanne Rigoulot annonce vouloir explorer la figure de l’écrivaine québécoise disparue en 2009, connue pour ses textes à vif, traversés par les obsessions du corps, de l’image (et surtout du regard masculin) et de la mort. Le dispositif annoncé laisse présager une enquête littéraire : venue de Paris, l’autrice séjourne quelques semaines au Québec, rencontre des proches, se rend dans des lieux qui ont marqué l’existence et l’œuvre d’Arcan. Le récit s’organise autour de fragments de ces visites, de conversations et de réflexions sur l’écrivaine, qui devraient, en principe, éclairer d’un jour nouveau la trajectoire de cette voix singulière. Mais très vite, la promesse s’efface au profit d’un autre fil narratif : celui, omniprésent, de l’expérience personnelle de Rigoulot, de ses souvenirs, de ses impressions, de ses propres liens à l’écriture. Ce glissement, qui pourrait ouvrir sur une mise en parallèle féconde entre deux parcours, se résout ici en une autofiction largement autocentrée. Si Nelly Arcan figure dans le titre, elle reste souvent en arrière-plan, réduite à quelques faits bien connus – sa carrière rapide, ses apparitions médiatiques, ses thèmes récurrents – sans que ceux-ci soient analysés ou réinterprétés. Les rencontres avec celles et ceux qui l’ont connue se succèdent, mais ne donnent lieu à aucun véritable échange : les personnes sont nommées, l’endroit précisé, puis la scène se referme aussitôt, sans dialogue, sans voix autre que celle de l’autrice. L’ambiance des cafés, les paysages traversés, deviennent les seuls cadres de ces entrevues, qui ne produisent pourtant aucun matériau nouveau sur l’écrivaine ou son œuvre… et son majoritairement laissé à l’imagination du.de la lecteur.ice qui a intérêt à connaitre les lieux pour saisir leurs implications. Le regard que Rigoulot porte sur le Québec, et plus largement sur la culture littéraire francophone qui s’y déploie, reste celui d’une visiteuse de passage. Quelques semaines suffiraient, semble-t-il, à comprendre un milieu complexe ; or cette posture donne au récit une tonalité superficielle, appuyée sur des impressions fugaces plutôt que sur une véritable immersion. Le texte se replie alors sur les préoccupations personnelles de l’autrice, sur ses souvenirs familiaux ou ses méditations sur sa mère, qui a volontairement épousé un homme détestable, sans lien tangible avec Arcan. Ces incursions, parfois teintées d’un sexisme attribué à « l’époque » pour mieux s’en dédouaner, apparaissent déconnectées du sujet initial. Cette distance avec son objet devient d’autant plus frustrante que la figure de Nelly Arcan, abondamment commentée depuis sa disparition, impose aujourd’hui un défi : celui d’apporter un regard neuf, ou au moins un angle intime qui justifie un livre supplémentaire. Rien ici ne répond à cette exigence : Rigoulot ne revendique pas un attachement profond à l’œuvre d’Arcan, qu’elle n’aurait pas particulièrement marquée, et la proximité biographique qu’elle avance – être née à quelques années d’écart – demeure un lien bien mince. En filigrane, le projet semble relever moins d’une nécessité littéraire que d’un prétexte à combler un manque d’inspiration, où l’évocation d’Arcan sert avant tout de point d’ancrage marketing.
Au final, La vie continuée de Nelly Arcan ne tient pas la promesse que son titre suscite. Ni véritable enquête, ni essai critique, ni témoignage intime, il oscille entre carnet de voyage et autoportrait déguisé, laissant la figure d’Arcan à la périphérie. Les rares éléments qui la concernent directement sont déjà connus, maintes fois analysés, et ne bénéficient pas ici d’un éclairage inédit. Cette absence de substance, face à une œuvre aussi dense et complexe que celle d’Arcan, confère au livre une tonalité creuse : on referme ces pages avec l’impression que tout restait à dire, et que l’essentiel, encore une fois, se trouve ailleurs. Tout, dans ce texte, finit par sonner comme une variation supplémentaire sur une crise de la quarantaine, thématique déjà surabondante dans les rayons et particulièrement présente dans la rentrée littéraire 2025. Fatigue existentielle, introspection autoréférentielle, retour sur une jeunesse idéalisée : autant de motifs usés qui, sans renouvellement ni apport singulier, finissent par se confondre avec des dizaines d’autres ouvrages publiés au même moment, rendant celui-ci d’autant plus anecdotique.