Westfallen débute sur une idée simple mais puissante : que se passerait-il si le cours de l’histoire, tel que nous le connaissons, était altéré par un petit geste enfantin ? Les auteurs prennent ce “et si” comme point de départ et construisent autour une intrigue mêlant le fantastique (communication à travers le temps), l��histoire alternative, et une exploration des responsabilités morales, le tout centré sur des jeunes de douze ans. Ce mélange rend le roman à la fois palpitant et chargé de sens. Le roman s’adresse principalement aux lecteurs “middle grade”, mais ses idées frappent plus largement, ceux qui aiment la science-fiction, les romans historiques revus, le questionnement éthique, ou simplement les histoires d’amitié, pourront y trouver beaucoup.
Ann & Ben Brashares ont ici une écriture qui combine deux forces : la simplicité nécessaire pour rester accessible à un public jeune, et la richesse d’une narration capable de porter un récit complexe. Le récit alterne entre les enfants de 2023 et ceux de 1944, ce qui oblige à jongler entre les époques. Ce dispositif permet de montrer non seulement ce que les protagonistes voient et ressentent dans chaque temps, mais aussi comment une action dans un temps peut troubler tout ce que les personnages croyaient stable. Le personnage de Henry, narrateur dans le présent, s’adresse dès le départ au lecteur (“Quelle est la pire chose que vous ayez jamais faite ?”), ce qui crée une proximité. On ressent ses doutes, ses regrets, ses peurs, pas de gros discours pompeux, mais des pensées d’enfant (ou de pré-ado) confronté à quelque chose de bien plus grand que lui. Cela rend le récit très humain.
L’univers de Westfallen est construit sur deux lignes temporelles et sur ce qui les relie, sur ce qui les sépare, et sur ce qu’il advient quand elles s’entremêlent. Le roman se passe dans un lieu unique (la ville, le jardin, la maison, le cabanon) mais à deux époques : mai 2023, et mai 1944, juste avant le Débarquement. Ce choix est important : 1944 est un moment crucial de l’histoire réelle, et les conséquences d’y intervenir ont un poids énorme. Le présent est très contemporain, avec technologie, culture moderne, soucis d’adolescents, etc. Le roman imagine ce qui se passe si l’Histoire (avec un grand “H”) que nous connaissons est modifiée : si les Alliés ne l’emportent pas, si le régime nazi gagne, ce qui mène à un présent oppressif, ce qui est très inquiétant, mais aussi très bien utilisé comme avertissement. Le pays change : l’Amérique devient “Westfallen,” un régime nazi colonial, etc. Cela transforme non seulement la politique et les lois, mais la vie quotidienne, les identités, les libertés. L’élément déclencheur est la radio : un vieux poste, bricolé, qui permet de communiquer à travers le temps. Ce n’est pas un vaisseau spatial, ce n’est pas une machine compliquée : c’est quelque chose de simple, presque magique, mais suffisamment ancré dans le plausible pour qu’on y croit.
Henry Platt est le cœur battant du roman. Son narrateur est un mélange de lucidité et d’impuissance : il sait qu’il a fait quelque chose de terrible, mais il est aussi terriblement humain, avec ses doutes, ses maladresses et son courage. Autour de lui, les cinq autres adolescents apportent chacun une couleur différente : certains sont plus téméraires, d’autres plus réfléchis ou plus effrayés. Ce qui rend le roman intéressant, c’est que les auteurs ne nous donnent pas des héros parfaits mais des ados crédibles, avec leurs failles. On s’attache à eux parce qu’ils ne sont ni tout blancs ni tout noirs. Leur dynamique de groupe, entre tensions, secrets et solidarité, donne une dimension psychologique très riche à l’histoire. On sent qu’au-delà de la science-fiction, c’est un roman sur l’amitié, la culpabilité et le courage.
Westfallen est bien plus qu’un simple roman jeunesse d’aventure. C’est une uchronie palpitante qui questionne notre rapport à l’Histoire et à nos responsabilités, même à un jeune âge. Avec une plume vivante, un univers oppressant et original, une intrigue qui tient en haleine et des personnages attachants, Ann & Ben Brashares signent ici une vraie pépite du genre. C’est le genre de livre qui donne envie de tourner les pages tout en réfléchissant à ce qu’on ferait à la place des héros. Et c’est ce qui fait sa force : il divertit, mais il marque aussi l’esprit longtemps après l’avoir refermé. Une vraie petite pépite!