Gamins, ils étaient tous les trois inséparables, Layla, Elias et le narrateur, qui, à peine adolescent au début des années 1990, rêve du jour où il connaîtra assez de « jolis mots » pour convaincre Layla de quitter le quartier avec lui. Il étouffe dans l’appartement où il vit seul avec sa mère et reste obstinément muet face à la boiterie et à la tristesse de cette femme détruite. Ses propres accès de violence, sa « mauvaise graine », il sait bien qu’il les doit à son géniteur, qu’il n’a jamais connu. Il les maîtrise tant bien que mal en fumant des joints et en se réfugiant dans les pages du dictionnaire.
Le jeune homme qu’il est devenu, paralysé de timidité et plein de l’amour romantique qu’il lui porte, n’ose même plus adresser la parole à celle qui occupe ses pensées. Le jour où son compère Elias déclare « haram » la musique qu’ils passaient des nuits à écouter ensemble, une digue se rompt en lui.
À Beyrouth, où il part sur un coup de tête, il découvre un pays lui aussi hanté par les fantômes. Comme pour conjurer l’ombre paternelle, il ne cessera, d’une rive l’autre, de vouloir retrouver la lumière de la Méditerranée.
S’il nous dit combien il est difficile d’échapper à la malédiction des origines, le très beau roman de Dima Abdallah, sombre et lumineux à la fois, décrit avec une vibration particulière l’histoire simple d’un personnage en marge, jouet de son destin, qui tentera pourtant de surmonter ses démons.
Un père libanais absent, une mère bretonne qui rumine ses séquelles, un meilleur ami drôle et danseur qui se convertit à l’islam et Layla : la fille dont il est amoureux depuis toujours sont les personnages de ce roman. Notre narrateur essaye de se retrouver dans cette vie où les mots l’étouffent, dans ce quartier où être intelligent est un fléau, et où il ne vit que de poésies et de joints roulés en cachette le soir.
Du Liban en Ardèche, ce livre nous fait voyager dans la vie de ce garçon qui essaye de grandir comme il le peut. Plusieurs thèmes sont abordés, au grand plaisir du lecteur : la recherche de ses origines et de son identité, l’envie de ne décevoir personne, l’hypersensibilité et l’extrême intelligence du narrateur, les violences domestiques et l’amour, simplement, sous toutes ses formes. Il est vrai que le fond est moins profond que la forme, mais ce roman court m’a grandement satisfaite. La femme qui le recueille à Beyrouth est un personnage très attachant et lumineux que nous n’avions plus envie de quitter. Des poèmes il en écrit, il en lit, il en vit. Il se sent écartelé d’une rive à l’autre, souhaitant s’il le pouvait rester simplement pile au milieu. Plus simplement, ce roman est l’histoire d’un garçon aux origines claires, à l’identité floue et aux pensées trop prenantes. Je recommande vivement cet ouvrage de fiction réaliste à la plume splendide et poétique.
« Je lis des recueils de poésie, mais, depuis quelque temps, c'est comme si les mots des livres ne suffisaient plus, comme si j'avais au fond de mes poumons des millions de mots écrits en tout petit qui m'empêchent de respirer et qui ont besoin de sortir. Je fais sortir les mots un par un, je les expire, et j'écris comme un possédé. J'ai des carnets noircis de mon mutisme de la journée. Des bouts de textes, des poèmes, des raps. Tous les mots ravalés la journée, tapis dans mon corps, cognent la nuit. »
Poésie Mots encre noire Amour Layla Elias Mère Madame Hind terreur ici ailleurs partout d’une rive l’autre se sentir chez soi nulle part pourtant appartenir clairement, en penser les contours flous s’inonder de ceux-ci . . . Beyrouth