Au bord de la vaste mer (4/5)
Ce roman m’a profondément touché et a suscité de nombreuses réflexions. J’ai eu du mal à en faire l’analyse tant il soulève des questions complexes. Il m’a été recommandé par Le Dolmen, notamment pour sa réflexion sur « la chute du surhomme », et je vais ici m’inspirer en partie de ses idées tout en partageant mes propres impressions. Ce texte ne porte pas tant sur les qualités littéraires du roman que sur son message, ce qui est généralement une très bonne chose.
J’ai particulièrement aimé le style éthéré de Strindberg, où l’on suit les divagations et réflexions du personnage principal dans le cadre gelé et austère d’une île de la mer Baltique. Cette atmosphère glaciale, presque oppressante, est idéale pour une lecture d’hiver. Ce roman m’a donné envie de découvrir les autres œuvres de Strindberg.
L’histoire raconte la vie d’Axel Borg, inspecteur des pêches envoyé sur une île isolée. Axel est l’archétype du surhomme nietzschéen : brillant, raffiné, et profondément méprisant envers la médiocrité et la faiblesse. Fidèle aux principes nietzschéens, il rejette toute mystique religieuse et valorise la volonté de puissance comme moteur de l’existence. Axel admire la nature pour sa force, sa puissance et sa capacité à survivre, bien plus que pour sa poésie. Son regard esthétique est dominé par l’idée de supériorité. Il élève la raison au-dessus de tout et consacre des heures à l’étude scientifique, poursuivant inlassablement l’élévation de l’esprit.
Pourtant, cet être d’exception, qui méprise tout ce qui lui semble inférieur, se laisse emporter par une passion qui le mènera à sa perte. Axel tombe amoureux de Maria, une femme jolie mais marquée par des défauts physiques comme un menton proéminent et un âge (34 ans) considéré à l’époque comme celui d’une vieille fille. Cet amour bouleverse ses certitudes et amorce sa chute. Axel, qui se voulait au-dessus des émotions, est emporté dans une aventure passionnelle où son cœur se fait sourd aux cris de l’esprit.
Sa volonté de s’extraire du règne des sentiments se retourne contre lui. À vouloir toujours paraître fort, Axel en vient à vouloir dominer Maria. Chaque fois qu’il montre une faiblesse ou cède à l’émotion, il se sent humilié. Il méprise Maria, la jugeant inférieure à lui sur les plans de l’intelligence et de la volonté, mais il en est épris. Il ne la perçoit pas comme une personne à part entière, mais comme un reflet de ses propres aspirations idéales. Cette pression démesurée sur la relation empêche toute véritable connexion humaine. Axel, aveuglé par son sentiment de supériorité, agit avec condescendance, ce qui ne fait qu’aggraver leur incompréhension mutuelle.
Axel incarne une version imparfaite du surhomme nietzschéen. Il est une figure éminemment apollinienne : il excelle dans les arts, les sciences et le raffinement intellectuel, mais il est dénué de la dimension dionysiaque qui caractérise le véritable surhomme. Là où ce dernier tire sa puissance de son courage à affronter l’adversité, Axel puise la sienne dans son savoir. Bien qu’il montre parfois du courage, il fait aussi preuve de lâcheté : il évite les pêcheurs de l’île par mépris ou par peur du ridicule, et refuse de rendre une dernière visite à Maria avant son départ pour « s’épargner ses larmes ». Mais s’agit-il vraiment des larmes de Maria ou des siennes qu’il veut éviter ? Ce départ précipite sa folie et révèle que, malgré son caractère exceptionnel, Axel reste profondément humain, loin d’être un exemple chimiquement pur du surhomme.
Le roman illustre la fragilité du surhomme face à la réalité du monde. Axel vit dans une mystique qu’il s’est lui-même construite, des valeurs qu’il place au-dessus de tout. Mais ces valeurs, aussi élevées soient-elles, ne suffisent pas à le préserver du gouffre. Le surhomme, dans son introspection, forge sa propre culture supérieure, mais cette tour qu’il bâtit est d’autant plus dangereuse qu’elle est haute. Lorsqu’elle vacille, tout s’écroule. Le roman montre que nous sommes bien plus que les valeurs que nous portons. Lorsque ces valeurs s’effondrent ou sont trop fortement remises en question, l’être s’écroule avec elles. Axel, comme le surhomme, ne peut survivre que dans un royaume idéalisé, mais l’homme moderne ne vit plus en Éden. Il se tient sur une corde tendue entre le surhomme et l’animal, au-dessus d’un abîme.
Cette image finale du funambule nietzschéen, en équilibre constant au bord du gouffre, donne tout son poids au message du roman. Axel Borg, en échouant à surmonter sa propre humanité, illustre la limite du surhomme, à la fois idéal et tragédie.