J'ai ce livre depuis un bon bout de temps ; mon père me l'avait passé, plutôt enthousiasmé, peu de temps après sa parution en 2013, soit après que Justin Trudeau devienne chef du Parti libéral du Canada, mais avant son accession au poste de premier ministre. Il est longtemps demeuré dans les limbes, cette catégorie de livres qu'on aimerait bien lire mais qui ne réussissent jamais tout à fait à devenir la priorité.
La situation a changé cet été, alors que je commence à préparer une variation de mon séminaire de fin de bacc en histoire canadienne sur les années allant de 1945 à aujourd'hui. « Le Canada d'un Trudeau à l'autre » sera le titre de cette itération du cours, qui utilisera exceptionnellement la politique partisane comme fil conducteur. Or, si je connais bien Trudeau père, le fils m'était connu à peu près uniquement par le biais de l'actualité. Quel meilleur endroit où commencer que ses propres écrits?
Je dois dire que le livre m'a agréablement surpris et que, globalement, j'en ressors avec une impression plus positive de JT que j'y étais entré.
D’abord, il s’agit réellement de mémoires, et non pas d’un simple prospectus politique et partisan. Bien sûr, plus on s’approche de la fin, plus ça commence à ressembler au programme du Parti libéral de 2015. Ça se comprend. Mais règle générale, il s’agit bel et bien d’un récit de vie, et de surcroit d’un récit qui est sincère, personnel et réfléchi. Le résultat d’un vrai travail d’introspection qu’aucun ghost-writer n’aurait pu rédiger. Et c’est sincèrement intéressant de suivre le petit Justin grandir au 24 Sussex Dr, puis essayer de se frayer un chemin dans le monde, inévitablement dans l’ombre de son père. Ce père, j’en retiens qu’il a été une figure marquante pour le jeune Trudeau (évidemment), mais à la fois comme un modèle à émuler et un antécédent duquel il fallait impérativement se démarquer. Trudeau le jeune commence en suivant les traces de son père (au collège Brébeuf de Montréal, par exemple), mais on se rend compte, en le lisant, que s’il a bifurqué vers l’enseignement, c’était en bonne partie pour se libérer d’un trop lourd héritage et d’un modèle trop exigeant. Il viendra à la politique plus tard, sur ses propres termes, fait que je ne peux m’empêcher de respecter.
Ensuite, le livre m’a convaincu que J. Trudeau est sincère dans ses convictions, qu’il est centriste non par opportunisme ni même par pragmatisme, mais par conviction. Ici, c’est bien le fils de son père. Certes, sa posture est moins intellectuelle que celle du paternel, mais Trudeau fils demeure profondément libéral, dans le sens philosophique du terme. Libéral dans la volonté de concilier capitalisme et justice sociale dans la mesure du possible, d’abord. Et libéral, ensuite, dans le choix constant et conscient d’être à la remorque / à l’écoute / au service des idées de la masse des Canadiens, de manière pragmatique, en évitant autant que faire se peut de les catégoriser idéologiquement. En fait, on sent qu’il se méfie avant tout du dogme, de l’idéologie, du système de pensée, quel qu’il soit. Citant Saint Thomas d’Aquin, il dit « se méfier de l’homme au livre unique» (soit-il la bible ou le petit livre rouge).
Ce souci pour le compromis et le dialogue continu entre les différents éléments de la société lui semble particulièrement important maintenant, vu la polarisation politique que l’on voit dans le monde contemporain (notamment chez nos voisins du sud). Trudeau exprime de nombreuses frustrations bien senties vis-à-vis le gouvernement Harper (frustrations que j’avais moi aussi à l’époque) surtout sur sa manière de gouverner le pays « par la division ». Dans la même veine, il a généralement parlé en bien du parti néo-démocrate (et surtout de son ex-chef Jack Layton) avec, comme seule exception, un passage où il reproche au chef Thomas Mulcair de vouloir être « l’équivalent de gauche » du parti de Harper, c’est-à-dire un parti tout aussi clivant, malgré ses politiques plus éclairées.
Bref, le titre, Common Ground (« Terrain d’entente », dans la version française) résume bien son idéal (même si son retour fréquent à cette formule a quelque chose de lassant, à la longue) et le tout m’a donné l’impression que sa campagne de 2015, axée largement sur le bien-être de la classe moyenne, est cohérente avec son positionnement personnel (qu’on soit en accord avec ce dernier ou non).
En cours de route, Trudeau parle de manière réfléchie d’un grand nombre de questions, de la santé mentale (re : le vécu de sa mère) aux avalanches et sports extrêmes (re : la mort de son frère) à l’engagement social de la jeunesse actuelle (son dada) en passant par l’environnement, le multiculturalisme, l’éducation, et le développement économique (oui, incluant par l’exploitation des ressources naturelles). En gros, si vous aimez d’avoir une idée de qui dirige le pays dans lequel vous vivez, ces mémoires ne sont pas une perte de temps.