On casse des bébés, on casse des enfants. On fabrique des petits qui, à trois ans, ne parlent pas mais ânonnent des bouts de comptines en anglais ou répètent le nom de personnages de dessins animés. Des nourrissons qui, faute de paroles et de regards qui leur soient adressés, se désintéressent du monde qui les entoure. On casse des bébés, on casse des enfants en leur donnant un écran pour nounou matin, midi et soir : au moment de s’habiller, de manger, de s'endormir, de calmer une colère ou un chagrin. Cette catastrophe sanitaire s’est installée à notre insu mais elle concerne tout le monde : Nous. Vous. Moi. Elle devrait être un enjeu prioritaire de santé publique, et l’objet d’une mobilisation collective : c’est une pandémie. Aujourd’hui, Sylvie et Eric Osika, pédiatres engagés (en cabinet et à l’hôpital), parents et grands-parents, tirent la sonnette d’alarme. Non, alerter n’est pas culpabiliser les familles ou refuser le progrès. C’est sauver nos enfants de l'emprise orchestrée par l'industrie numérique. Car la première préoccupation, un peu vague, des années 2010, est devenue une inquiétude massive et mondiale. Dépendance grave face aux écrans. Difficultés majeures de l’attention, retard de langage. Comportements autistiques croissants. Colères et insomnies. Il est temps d’agir. Les auteurs racontent et proposent : du cabinet médical en salle de classe, de la rue à la maison, comment agir, seul, ensemble, avec les pouvoirs publics. Retrouver temps, énergie, regard, rêverie, partage – non pas un monde parfait, mais un monde humain.
Ce couple de pédiatre alerte sur le phénoméne de l’enfant-écran: la surexposition des tous-petits aux écrans. Ils ont commencé à observer il y a une dizaine d’années chez les enfants reçus en consultation une hausse des troubles du comportement et du langage. Les deux pédiatres ont alors créé la première consultation en France spécialisée dans ce domaine, pour constater avec des confrères qu’il y a désormais une urgence sanitaire, sociale et politique. Leur témoignage est édifiant et poignant.
Les petits patients reçus en consultation vivent en moyenne 6 heures d’écran par jour, et ce dès 6 ou 8 mois. Les conséquences sont fâcheuses sur leur comportement : retard de motricité (certains enfants ne savent pas jouer, ne savent pas attraper un objet…), défaut de sociabilité, de langage, impact sur le sommeil, sur leur capacité à contrôler leurs émotions, impacts sur la vision et l’attention… Comment en est-on arrivé là ? Un enfant devant un écran comme par miracle se calme, et parfois on a besoin qu’un enfant soit calme: pendant que l’on s’occupe du cadet, le temps de dispenser à l’enfant des soins difficiles, pendant que l’on range les courses, le temps d’un coup de fil important… Tant de circonstances font que le recours à l’écran peut être la solution de facilité pour certains parents débordés, malheureusement l’habitude se prend trop vite, pour les uns comme pour les autres. Et le quart d’heure devient une heure et ainsi de suite… Le défaut de prévention est flagrant, les parents n’ont pas conscience de ce qu’ils font en laissant leurs enfants devant les écrans. Les habitudes sont déjà ancrées dans les familles, et l’évolution du numérique a été très rapide et insidieuse. Les enfants surexposés ont des parents qui eux-même consomment des contenus numériques à l’excès, et pas seulement dans le cadre des loisirs, cela peut être aussi pour le travail. Et ce n’est pas l’apanage de certaines classes sociales défavorisées, cela touche tout type de familles, et en majorité les petits garçons, chose que l’on explique pas encore. Les personnes sur le terrain sont les premières à détecter le problème : les spécialistes de la petite enfance, les professeurs des écoles… Nous avons donc affaire à des enfants addicts aux écrans, dépendants, drogués aux téléphones, tablettes, TV… Le temps passé devant un écran est un temps volé à la découverte, à l’apprentissage… Il n’y a à ce jour pas de régulation stricte des contenus numériques destinés aux enfants et il a été prouvé qu’aucun programme présenté comme éducatif ne peut être considéré comme pédagogique. Ce constat est effarant, mais voilà qui l’est encore plus: les constatations et préconisations du couple de pédiatres, aussi emplies de bon sens soient-elles, ont été sujettes à controverse… L’ombre des lobbies planent comme pour chaque alerte sanitaire (tabac, médicaments…), et les géants du net financent parfois certaines équipes de recherche sur le sujet… Les détracteurs opposent que le numérique c’est l’avenir. Difficile de faire machine arrière en effet. Et plus édifiant encore est le fait qu’il y ait de moins en moins de pédiatres, de médecins et de médecins scolaires (dont le nombre est divisé par 2 depuis 2006 : un médecin pour 400 à 6000 enfants selon les départements), tandis que les troubles du neurodéveloppement et les retards de langage explosent et créent du handicap. On marche sur la tête.
La note positive est de constater qu’il y a une prise de conscience du gouvernement avec la mise en place de la Commission Ecrans… et surtout, que lorsqu’un cas est détecté et pris en charge à temps, il suffit de quelques mois de désintoxication (sous-entendez arrêt brutal de l’accès aux écrans) pour remédier aux lacunes déjà accumulées.
Le collectif COSE créé par les deux pédiatres lanceurs d’alerte, appelle donc à une politique de prévention et de protection forte et structurée, dans le but d’informer les familles par un discours clair et sans appel. En rappelant que l’avenir de notre humanité est entre les mains de nos enfants, la préconisation ultime serait d’interdire légalement l’utilisation des écrans avant l’âge de trois ans. N’hésitez pas à visiter leur site https://surexpositionecrans.fr/, qui s’adresse aux parents et aux professionnels de la petite enfance et professeurs des écoles, prodigue des conseils très utiles. Je relègue avec beaucoup d’intérêt le message de cet essai qui mêle étude et témoignage et qui sans se vouloir moralisateur, met en garde les parents contre l’usage intensif des écrans. « Pour retrouver temps, regards, émotions et partage« , les auteurs fournissent aux parents des conseils pour le sevrage de leurs enfants dans ce domaine. A lire et à conseiller. Merci aux éditions Grasset via Netgalley pour la lecture de cet ouvrage instructif et édifiant.
Lu avec la boule au ventre, face à ce constat que je connais déjà : les écrans empêchent le bon développement de nos enfants et il n'y a aucune exception. Je m'inquiète en tant qu'enseignante de maternelle et future maman du peu de considération face à ce problème. Interdire les écrans avant 3 ans est une première étape, mais il est nécessaire que les parents soient aussi vigilants à leur propre utilisation des écrans. C'est un enfant à côté de nous, pas un animal de compagnie. Envie de me battre pour cette cause, encore plus chaque jour.