Attention, je parle de l'histoire, donc je vais mentionner des détails qui peuvent être considérés comme de légers spoilers, mais je ne mentionne rien en ce qui concerne l'intrigue ou les personnages en tant que tels, je reste assez floue. À vous de voir si vous tentez quand même la lecture. ;)
Bon.
Je dois reconnaître que Margot Dessenne a vraiment réussi son coup de communication autour de son roman. Si vous traînez sur les réseaux de la bookosphère, c'est quasiment impossible de ne pas l'avoir vu passer. À l'origine publiée sur Wattpad, elle a su fédérer une communauté et un lectorat qui lui ont permis de se faire une place dans la bookosphère et d'attirer l'attention d'une maison d'édition avec pignon sur rue. Franchement, bien joué.
Et je comprends pourquoi le pitch a attiré : on reconnaît bien les influences dystopiques des sagas hyper célèbres il y a dix-quinze ans et qui rendent toute une frange de lectorat vraiment nostalgique de cette époque. Je dois lui reconnaître aussi un projet très ambitieux, et chapeau pour avoir mené à bien chaque tome, surtout s'ils sont aussi dodus que le premier. Le rythme est aussi une des choses qu'elle maîtrise, et qui s'inscrit dans la mouvance des page-turners en YA.
Quelque part, je comprends son succès.
Mais ça ne suffit franchement pas pour moi à en faire un bon roman. Même en posant mon cerveau.
Tout d'abord, j'ai eu énormément de mal avec la plume de l'autrice, trop simple et maladroite à mon goût. On sent que ça manque énormément de maturité. Il y a des métaphores sorties de nulle part, qui essaient d'évoquer de belles images mais qui tombent en fait complètement à côté, sans compter les mots utilisés à la place d'autres, et des tournures de phrases vraiment crispantes. L'abondance du on à la troisième personne du passé simple, c'est juste un enfer, ça ne passe vraiment pas pour moi en littérature. Je sais que c'est moins lourd d'écrire "on se dépêcha" plutôt que "nous nous dépêchâmes", mais en fait il y avait moyen de choisir une narration beaucoup moins lourde et scolaire... C'est un peu le rôle de l'écrivain·e... ou au moins des relectaires. Et aussi, mamamia les tics d'écriture. On retrouve toujours les mêmes expressions, et ce n'est pas un effet de style à ce stade : c'est vraiment juste un tic d'écriture. Et pitié, ne venez pas me dire que c'est intrinsèque à la littérature young adult parce que je vais me fâcher tout rouge : j'ai plusieurs exemples d'autrices qui réussissent à avoir une langue suffisamment travaillée pour être agréable à lire sans toutefois être inabordable pour leur lectorat. On peut être accessible et travailler son écriture, ce n'est pas incompatible, au contraire même.
Je trouve ça dommage qu'une équipe aussi prestigieuse (en théorie)(oui, je ne vais pas non plus faire un rant sur le monde de l'édition français...) que BigBang/Bragelonne n'ait pas poussé plus que ça le travail éditorial sur ce texte... Notamment en ce qui concerne les incohérences : par exemple, on a un personnage blessé en début de roman, mais d'une page à l'autre, c'est le mollet ou la cuisse qui est touché. C'est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup : c'est quelque chose qui me sort complètement de mon immersion quand je dois revenir une page en arrière pour voir si j'ai mal lu. Et surtout, ça brise ma confiance de lectrice. Le diable se cache dans les détails, yadiyada. C'est typiquement le genre de choses qui aurait dû être relevées aux relectures éditoriales...
Ensuite, j'ai eu beaucoup de mal avec les personnages qui manquent... de caractérisation. Honnêtement, leurs voix se ressemblent toutes (mais bon, iels sont trouze mille à faire la narration alors ça n'aide pas), et on est la grande majorité du temps dans un beau cas de raconter plutôt que montrer. Peut-être la faute à un rythme vraiment très soutenu qui n'offre pas assez la place pour creuser les personnages (pourtant on a eu des gros moments de rien qui auraient pu être l'occasion parfaite pour ça). Je n'ai pas cru un instant aux moments d'émotions, j'étais à peine surprise d'un des rebondissements de début de roman (même si chapeau à l'autrice pour l'avoir fait, surtout dans ce genre de littérature, ça bouscule un peu, on est content·es), et je n'ai pas cru une seule seconde aux discours d'acceptation (trop téléphonés, voire carrément sortis de nulle part) et aux relations entre les personnages. Tout s'enchaîne trop pour qu'il y ait une vraie logique, avec aussi une gestion de la chronologie complètement pétée. Je suis nulle en maths, heureusement pour l'autrice, mais les calculs me semblaient quand même pas bons, Kevin... Entre la narration qui te fait croire que ça dure une journée alors qu'il s'est passé une semaine, ou un mois quand il s'est passé quatre jours... Vraiment, c'était complètement improbable comme gestion du temps. Je suis incapable de vous donner une idée de la timeline de la narration. J'ai envie de vous dire un mois et demi et même sans en être sûre je crois ne pas être loin : ça me bute complètement, a fortiori quand on essaie de prendre la mesure de ce que l'autrice a essayé de construire avec la Zone.
Parce que ce sera mon dernier point, et c'est celui qui m'a laissé le plus perplexe : pourquoi le monde est-il aussi peu creusé et cohérent ? Ne me sortez pas l'excuse du tome 1 : on peut très bien prendre son temps pour établir la complexité d'un système, surtout si on décide de l'étaler sur trois tomes MAIS on a quand même le devoir de poser des bases solides pendant le premier tome. Surtout si vous voulez en plus les faire basculer par la suite, et là encore, faut avoir le souci du détail, et des explications cohérentes à offrir. La plupart du temps, les choix de l'autrice ressemblaient plutôt à des facilités : "Ah tiens, on va se demander comment ils font pour boire vu qu'on ouvre les portes qu'une fois par an, et bah hop, je vais dire que l'eau du fleuve qui alimente la capitale est rendue potable par les gens de l'extérieur pour les gens de l'intérieur <3" ou "oh tiens, ils vont manger du pigeon, c'est plus exotique que le poulet... oui mais on va se demander comment ils font pour avoir autant de pigeons, surtout qu'ils en mangent à chaque repas, et qu'ils sont au maximum deux mille... eh bah on va dire qu'on sait pas pourquoi, mais il y a toujours des pigeons". Ensuite, l'utilisation abusive du latin : pourquoi ? Et c'est quoi cette explication vraiment claquée au sol de la création d'Erit avec en plus la faute rejetée à la Chine en sous-ligne ? Pourquoi il n'y a plus de racisme et un laïcisme radical, mais une homophobie totale ? Pourquoi chaque en-tête de chapitre nous donne trois lignes de lore inutiles, alors même que tout nous est déjà raconté par l'histoire (ça c'est vraiment prendre son lectorat pour des pigeons)(et je vous rappelle qu'ils sont MANGÉS À CHAQUE PAGE) ? Vraiment, à un moment donné quand on construit un monde dystopique, on essaie de se creuser un peu les méninges pour faire quelque chose de cohérent... Et pour adresser certaines choses. Oui parce que spoiler alert, la dystopie c'est politique, et j'ai trouvé les explications de lore vraiment trop tirées par les cheveux, ça n'a pas vraiment de cohérence avec l'évolution du monde actuel, et je n'y vois aucun parallèle. Oui, avant qu'on me saute sur le râble, Hunger Games aussi est vachement éloigné de notre monde actuel, mais y a une critique vachement intéressante de l'exploitation/asservissement, du capitalisme, des mécanismes de pouvoir et du divertissement, entre autres, et ce n'est pas le cas d'Absolu. Ici, l'aspect politique me semble vraiment être une coquille vide, alors que c'est là que la dystopie tire le meilleur en général. En un sens, ça me fait penser au Labyrinthe qui était peut-être divertissant, mais dont l'intrigue principale était complètement creuse.
Alors faire revivre la dystopie en 2024, eh franchement oui, je fais moi aussi partie de cette génération dont l'adolescence a été baignée par le genre, mais essayons de la tirer à son meilleur niveau.
Si vous êtes arrivé·es jusque là, félicitations : apparemment j'avais des choses à dire, et elles n'étaient pas forcément agréables. Je m'attendais à rien en commençant ce roman, et s'il a été un peu moins pire que ce que je pensais, il n'en est pas moins resté décevant. Peut-être que le tome 2 sera mieux : après tout la plume de l'autrice aura eu le temps de mûrir, et on apprend avec chaque roman qu'on écrit, mais je ne pense pas être là pour vous en parler, parce que je ne le lirai probablement pas.