La vie d'Emile Zola (1840-1902), écrivain et journaliste intrépide, célèbre autant par les 20 volumes du cycle romanesque "Les Rougon-Maquart" que par son rôle héroïque pendant l'affaire Dreyfus, vaut certainement une biographie. C'est lui dont Anatale France (cité par Troyat p. 393) a dit lors de son enterrement: "Il fut un moment de la conscience humaine."
Zola, ayant passé sa jeunesse à Aix-en-Provence, monte à Paris en 1858, y a fait l'expérience de la pauvreté, jusqu'au moment où son roman "L'Assommoir" (1877) lui apporte la renommé et l'argent. Au faîte de sa gloire, défiant l'opinion publique, il entre en lice pour défendre le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison.
A plusieurs reprises Zola a essayé d'être élu membre de l'Académie Française, mais les 40 immortels n'ont pas voulu de lui. Quelques années après sa mort son corps a été tranféré au Panthéon, avec tout le pompe et l'appareil dûs à un véritable immortel.
Troyat ne donne pas de justifications: pourquoi a-t-il écrit une biographie de Zola? comment a-t-il procédé? On ne trouve pas non plus de prise de position par rapport aux biographes qui l'ont précédé. Probablement était-ce simplement la joie de raconter cette vie.
Troyat n'a pas voulu encombrer son lecteur de discussions techniques. Aussi ne trouve-t-on pas des phrases du genre: "On ne sait pas exactement où Zola se trouvait .., mais vu l'existence d'une lettre qui .... on est en droit de supposer qu'il était à ...". Troyat ne dira pas non plus: "Zola a dû être choqué par la lecture de cet article": non, il nous présente Zola, assis à son bureau, lisant l'article en question, déboutonnant son col, s'indignant de plus en plus (p. 247/8). Le livre de Troyat a donc, par certains endroits, le caractère d'une 'vie romancée'. Ça ne gêne pas la lecture: le livre se lit très aisément, l'histoire de la vie de Zola, présentée chronologiquement, est captivante. Mais la suggestion est là que la vie de Zola nous est connue comme celle d'un personnage de roman, qu'on connaît en fait jusqu'aux pensées de Zola. Et il y a le risque que ce que nous ignorons de sa vie serait simplement passé sous silence.
Cette biographie se distingue positivement en ce qu'elle offre de petits résumés critiques de tous les livres de Zola, habilement insérés dans l'ordre chronologique. En général le point fort de cette biographie est bien la caractérisation de Zola écrivain.
Voici comment Troyat qualifie le style de Zola (p. 95): "Il écrit violemment, à la va-vite, avec des avalanches d'adjectifs, des sonoritées heurtées, et même parfois des incorrections de langage. Ce qu'il cherche, en lâchant ce torrent verbal, ce n'est pas à flatter l'oreille de ses lecteurs, mais à les plonger, tout suffocants, dans la vision d'un monde qui leur est étranger. Il faut que les couleurs, les rumeurs, les odeurs de ce monde, assaillent le public. L'art, tel qu'il le conçoit, est un grossissement de la réalité, qui restitue, en l'accentuant, l'essence de cette réalité."
Jolie également cette qualification de "La Terre" (p. 244): "Inceste, adultère, manoeuvres de captation, parricide, hantise de l'argent à amasser et de la propriété à élargir, tous ces ingrédients forment une soupe épicée et brûlante qui vous emporte le palais."
Troyat cite aussi (p. 272) l'avis d'autres lecteurs, comme celui du critique littéraire Jules Lemaitre (1853-1914) qui notait ceci, à propos de "La Bête Humaine": "Les personnages n'y sont point des caractères, mais des instincts qui parlent, qui marchent, qui se meuvent (...); qu'il s'agit d'une épopée préhistorique sous la forme d'une histoire d'aujourd'hui."
Zola avait des prétentions scientifiques; dans les Rougon-Maquart il plaçait divers membres d'une même famille, avec des tares héréditaires données, dans des situations spécifiques: il croyait (dé)montrer ainsi quels étaient les effets de l'hérédité. Commentant ce contraste entre cette idée-fixe de Zola et les 'résultats' (c-à-d les romans), Troyat dit (p. 121): "Il y a un contraste saisissant entre la sagesse méthodique de la besogne et la violence inspirée du résultat". (Cf. la phrase de Zola, extraite d'une lettre du 5 avril 1875 (citée p. 140): "Et une seule joie, être intense, porter mes qualités et mes défauts à l'extrême, faire sentir mon poing dans chacune des mes phrases".)
En revanche Troyat parle moins de Zola le journaliste. Comme journaliste Zola a été un véritable touche-à-tout, pendant des années, ce qui a dû être un 'bouillon de culture' pour l'écrivain naturaliste (réaliste) qui devait décrire tant d'aspects différents de la société française pendant la deuxième moitié du XIXe siècle.