C’est évidement un gros travail pour cartographier les réseaux et ressorts du trumpisme.
Mais pour un livre qui se veut « histoire » c’est très léger. Un appareil critique minime (pas de notes de bas de page ?) et surtout un cruel manque de profondeur historique. Tres peu de choses sur la « crise de la masculinité » et « l’ennemi intérieur », pourtant deux tropes de l’histoire politique américaine.
Aucune note de bas de page, donc un livre très descriptif avec quelques affirmations qui ne prennent parfois pas le temps d'être justifié. c'est un condensé de ce qu'on retrouve dans les articles de la presse
Si vous croyiez comme moi qu'une éventuelle défaite de Trump en 2028 pourrait mettre fin à la débauche d'obscénités, de mensonges et de violence qu'il a installé et aidé à répandre, la lecture de ce livre bien documenté ébranlera fortement votre espoir. Kandel réussit à étayer sa prémisse selon laquelle le trumpisme pourrait être d'une importance comparable à la révolution française.
L'analyse avancée fait contrepoids à l'importance donnée par Arnaud Miranda (dans Les Lumières sombres) aux néoréactionnaires. Le rôle d'autres acteurs institutionnels apparaît au premier plan du trumpisme, dont la fondation Edmund Burke, les conférences annuelles des conservateurs nationaux (Natcon), les instituts Claremont et Cato, et le Heritage Foundation. Cette coalition, son rôle dans la formation de conseillers politiques et juridiques trumpistes compte dans la pérennisation de ce style et de cette orientation politiques au-delà du personnage.
L'espace donné à un Curtis Yarvin est négligeable et sa désignation comme auteur d'élucubrations contraste fortement avec l'ascendant que lui reconnaît Miranda sur l'administration Trump.
Un autre de ses intérêts à mes yeux a été d'aller au-delà de l'idée centrale de Alain Roy dans Le cas Trump : portrait d'un imposteur, premier ouvrage que j'ai pu lire dans un effort pour dépasser l'actualité. Roy prend appui sur une littérature abondante et des auteurs ayant, du fulmninant personnage orangé, une connaissance tantôt directe, à titre d'anciens conseillers, tantôt intime (familiale). Il défend la vision d'un Trump imbécile, incapable de comprendre ses conseillers, délinquant précoce au trouble du comportement demeuré chronique malgré un passage en école de réforme militaire, obsédé par la peur d'apparaître pour l'homme stupide et dépourvu qu'il est, animé par une haine et un ressentiment pour ceux qu'il aimerait égaler (à commencer par Barack Obama). À moins d'adhérer à l'hypothèse que Trump est protégé et utilisé par des acteurs de l'ombre (les russes qui lui dicteraient sa ligne de conduite hostile à l'Europe et qui détiendraient des documents compromettants à son sujet), il est difficile de comprendre comment un idiot a réussi à mettre le parti républicain à sa main, à fédérer tout un faisceau d'acteurs (alt right, chrétiens évangéliques, ultra riche de la silicon valley), gouverner le pays tout en imposant un nouvel agenda international. Kandel montre qu'il a su sentir des dynamiques de transformation et miser sur elles pour avancer ses idées, ou celles déjà émises par d'autres (dont Bernie Senders appelant à mettre fin à d'interminables guerres). Elle inséré Trump dans un portrait large de la vie politique américaine, et permet de ne pas surestimer les nouveautés (America First ayant été proclamé à plusieurs reprises depuis l'aviateur Wright et Pat Buchanan - candidat jadis malheureux aux primaires républicaines qui est nous est présenté comme un ancêtre spirituel de Trump).
Contrairement à certains commentateurs agacés par l'absence de notes de bas de page, j'estime que la grande économie des citations d'ouvrage et d'articles n'affaiblit pas le propos. Kandel a une expérience riche d'analyste de la politique américaine comme le suggère le CV qu'elle détaille dans la postface. Elle a notamment pu tirer des données de première main d'entretiens réalisées avec certaines figures prééminentes des instituts supportrices prémentionnées.
Les transformations en cours sont reconstituées comme ayant principalement trait au rapport des États-Unis avec le reste du monde, l'organisation des relations internationales d'après guerre promu par Washington étant délaissé (OTAN, OMC, OMS, libre-échange, ententes et forums multilatéraux). Kandel détaille également, au préalable, la réforme du parti républicain à partir de l'émergence du Tea Party et de la désillusion consécutive aux vingts ans de guerre perçus comme inutiles en Irak et en Afghanistan. Réforme s'étant opérée sous la forme d'une purge des néoconservateurs prônant une défense active (si possible par des guerres préventives) de la supériorité civilisationnelle de la culture libérale.
Parmi les éléments de l'ouvrage qui supportent une possible pérennité du trumpisme au-delà de Trump, figure le revirement du soutien des élites techno à la défaveur des Démocrates, le succès communicationnel / algorithmique du style conflictuel et disruptif, l'installation des idées réactionnaires comme moteur du rapport viscéral / dramatique à l'actualité que proposent à une portion croissante de l'électorat les nouveaux médias/podcast et co., le succès électoral de certains thèmes qui, campés ou résuscités par Trump, ont été maintenus par les démocrates sous Joe Biden - réindustrialisation, révision du libre échange et de l'immigration.