Après son Morgane Pendragon qui avait été un grand coup de coeur il y a deux ans, Jean-Laurent Del Socorro s’attaque cette fois à la mythologie nordique avec son tout aussi efficace et immersif Amants de Ragnarök qui nous embarque dans un célèbre épisode mythologique sous un angle à nouveau inédit. Mais où l’arrêtera-t-on ?
Amoureux de l’Histoire et des mythes, Jean-Laurent semble ne pas vouloir en rester là et à chacun de ses romans sur le sujet, il aime s’emparer de figures féminines connues mais un peu délaissées pour en faire les héroïnes qui vont nous conduire à reposer notre regard sur ce qu’elles ont vécu. Une vraie réussite. Après Boudicca, Morgane, place à Iarnsaxa, la femme de Thor et gardienne du fameux Yggdrasil, ainsi que Jorunn et Hervor, personnages venant tout droit de Sagas islandaises, qui vont nous conduire jusqu’aux portes de la fin de cette ère des dieux nordiques (Ase).
Comme à chaque fois, j’ai été surprise par l’extrême habileté de Jean-Laurent à bâtir aussi vite un récit aussi immersif où sans le moindre glossaire, il parvient à utiliser les mots des sagas pour nous en faire revivre les ambiances avec une simplicité folle. Ses phrases sont brèves, sans fioriture et pourtant pleines de poésie. Son texte est court, ses aventures rapides et efficaces et pourtant il ne manque rien. On a du drame, de l’épique, des sentiments. On parle de la difficulté à faire son deuil, de la difficulté à être parent, de l’absolu à aimer. On a des personnages très finement écrits qui changent de ce qu’on fait d’eux habituellement. On a aussi un décor historique qui vient se mélanger sobrement à cet événement mythologique dont on a tous entendu parler pour lui donner une teinte nouvelle. Bref, en peu de pages, Jean-Laurent fait un récit très complet. Pour autant, je n’aurais pas été contre des pages supplémentaires pour faire durer le plaisir, faire durer chaque épisode de cette si belle ballade.
Car on est vraiment dans une superbe réécriture des sagas nordiques avec ce récit où l’auteur s’est pleinement inspiré de certaines d’entre elles, comme il le raconte en postface. On est vraiment plongé dans les affres d’Asgard avec cet Odin lointain vers lequel nous allons aller pour aider une courageuse scalde/ménestrelle dont la compagne guerrière vient de mourir sans qu’elle ait pu lui dire au revoir. Et c’est là que la balade et la ballade se rejoignent, car l’histoire, mélange de chants d’amour et de chants épiques, raconte comment en voulant accompagner Jorunn dans son désir, nous allons être entraînés dans une ultime aventure pour tous ces dieux, tandis que l’Occident chrétien les chasse peu à peu des terres des Hommes. Alors un dernier petit tour auprès d’Yggdrasil l’arbre monde, dans les hauteurs d’Asgard, rencontre Odin, découvrir le supplice de Loki, voir l’Enfer de sa fille Hel, ou encore croiser le marteau Mjolnir, chevaucher Spleinir ou écouter la ballade de l’écureuil Ratatosk, est de mise.
J’ai énormément apprécié l’écriture de ces derniers, l’auteur leur donnant une belle incarnation entre humanité et divinité alors qu’ils sont à leur crépuscule. J’ai aimé découvrir Iarnsaxa que je ne connaissais pas et suivre à travers son regard les relations complexes de la famille d’Odin, Thor et Loki. Jean-Laurent leur apporte un vernis humain touchant fait de regrets et de non-dits qui trouvent enfin leur débouché grâce à ce final dramatique auquel on assiste. Odin n’est plus le dieu hautain et lointain. Thor n’est plus que force et dignité. Loki fait tomber le masque de la ruse et du mépris. Chacun ose ouvrir son coeur, donnant lieu à de très belles scènes d’amour familial malgré la complexité de leur passé. Iarnsaxa n’est pas en reste avec une quête poignante parfaitement menée où elle apprend, aux côtés de Jorunn que :
»Le deuil n’est pas un ennemi que l’on combat, mais un compagnon que l’on embrasse. »
Le récit porte donc merveilleusement son titre d‘Amants du Ragnarök car ce sont les destinées entremêlées de bien des amants qui vont se nouer et dénouer autour de cet ultime geste : celles de Jorunn et Hervor qui ont déclenché les événements, mais aussi de Iarnsaxa et Thor qui les ont accompagnées ou encore d’Odin et Loki et Thor et Loki qui vont trouver leur dénouement ici. C’est juste très beau, très poignant, écrit finement avec une poésie sobre qui m’est allée droit au coeur où la dureté des combats et la fragilité des coeurs trouvent un bel écho.
»La démesure de notre chagrin s’exprime dans l’infime de nos gestes. »
Après Morgane, nouvelle sublime réussite que cette revisite des sagas nordiques et de son culte Ragnarök ! Reprenant à nouveau les éléments connus de cette mythologie (famille toxique, arbre monde, fin du monde, géants, créatures célestes, combats épiques…), Del Socorro lui confère une humanité absente du récit d’origine qui rend le récit bien plus poignant. Amoureux de personnages (notamment féminins mais pas que) finement écrits, de destinées tragiques mais lumineuses, de changements du destin, vous aurez ici une superbe ballade contée à la fois une scalde (ménestrelle) et un drôle d’écureuil à laquelle vous n’êtes pas prêts mais qui j’espère vous fera succomber.