Matthew B. Crawford était un brillant universitaire, bien payé pour travailler dans un think tank à Washington. Au bout de quelques mois, déprimé, il démissionne pour ouvrir... un atelier de réparation de motos. À partir du récit de son étonnante reconversion, il livre dans cet ouvrage intelligent et drôle une réflexion particulièrement fine sur le sens et la valeur du travail dans les sociétés occidentales.
Mêlant anecdotes, récit, et réflexions philosophiques et sociologiques, il montre que ce "travail intellectuel", dont on nous rebat les oreilles, se révèle pauvre et déresponsabilisant. À l'inverse, il restitue l'expérience de ceux qui, comme lui, s'emploient à fabriquer ou réparer des objets dans un monde où l'on ne sait plus qu'acheter, jeter et remplacer. Le travail manuel peut même se révéler beaucoup plus captivant d'un point de vue intellectuel que tous les nouveaux emplois de l'économie du savoir.
Matthew B. Crawford is currently a fellow at the Institute for Advanced Studies in Culture at the University of Virginia. He also runs a (very) small business in Richmond, Virginia.
« C'est ici que le concept de salaire comme compensation (indemnité), comme on dit parfois en anglais, prend toute sa signification et son rôle central dans l'économie moderne. Un individu aux besoins limités se contentera de vouloir assurer sa subsistance à travers le travail le moins désagréable possible et, de fait, l'expérience des premiers entrepreneurs capitalistes du XVIIIe siècle, à une époque où nombre d'ouvriers travaillaient à la pièce à domicile, c'est que la quantité de travail à laquelle on pouvait les contraindre était limitée. Contrairement à toutes les hypothèses du « comportement rationnel », quand les employeurs augmentaient le taux de rémunération par pièce pour stimuler la production, ils obtenaient l'inverse de l'effet désiré : les travailleurs commençaient à fabriquer un moins grand nombre de pièces, étant donné que ce volume de production inférieur suffisait désormais à satisfaire leurs besoins. Ce que les capitalistes finirent par apprendre, c'est que la seule façon de les faire travailler plus était de jouer sur leur imagination en stimulant de nouveaux besoins et de nouveaux désirs. C'est ainsi qu'apparurent les spécialistes du marketing. Ces « ingénieurs de la consommation », ainsi qu'on les désignait encore pendant les premières décennies du XXe siècle, étaient armés des dernières découvertes de la psychologie expérimentale. L'adaptation des travailleurs à la chaine de montage fut donc peut-être aussi facilitée par une autre innovation du début du XXe siècle : le crédit à la consommation. Comme l'a soutenu J. Lears, le paiement par mensualités rendit désormais pensables des dépenses qui étaient jadis impen-sables. Mieux encore, s'endetter devenait la norme. Le fait d'acheter une nouvelle voiture à crédit devenait un signe de votre fiabilité. En lieu et place du vieux moralisme puritain, bien exprimé par la devise de Benjamin Franklin (qui, certes, n'était pas vraiment un puritain), « être frugal, c'est être libre », les premières décennies du XXe siècle donnèrent libre cours à la légitimation de la dépense. J. Lears voit un des symptômes de ce phénomène dans la publication en 1907 d'un livre modestement intitulé Les Nouveaux Fondements de la civilisation et dont l'auteur, Simon Nelson Patten, entreprenait d'inverser la signification morale de l'endettement et de la dépense, et de traiter la multiplication artificielle des besoins non plus comme un dangereux signe de corruption mais comme un élément du processus de civilisation. Et du processus de domestication des travailleurs. Car, comme l'écrit J. Lears, « l'endettement avait la vertu de discipliner les travailleurs, désormais captifs de leurs tâches routinisées dans les usines et les bureaux, durablement enchaînés à leurs postes de travail et payant régulièrement leurs mensualités ». »