Et si celui qui partage votre vie commettait un acte répréhensible et ne se dénonçait pas ? Cela remettrait-il en cause l’amour que vous lui portez ? Cela changerait-il vos projets de vie ensemble ? C’est tout le propos de « Qu’importe la nuit », le second roman de Claire Jéhanno.
Victoire et Jérôme s’apprêtent à se dire oui. Avant le mariage, ils passent un temps précieux avec un couple d’amis dans leur propriété familiale en Touraine. C’est ici qu’ils prévoient d’organiser la noce. Dix ans qu’ils s’aiment d’un bonheur sans nuage jusqu’à cette nuit où tout bascule. Au volant de la voiture de son ami, après une soirée très arrosée, Jérôme percute quelque chose, ou quelqu’un. Il s’arrête, sort du véhicule, ne voit rien, repart.
Emprisonné dans son silence, terrifié, empreint d’une forte culpabilité, il finit par se confier à Victoire. Celle-ci est estomaquée, l’enjoint à se rendre à la police pour se dénoncer. Rien n’y fait, Jérôme persiste à se taire. La relation si parfaite qui les unissait se détériore lentement… Jérôme n’est pas celui qu’elle croyait. Jérôme ment, ne prend pas la mesure de sa faute, s’enferme dans un déni qui rend Victoire folle de rage. Elle décide alors d’enquêter de son côté pour savoir ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là.
C’est ainsi que commence « Qu’importe la nuit ». Le roman raconte les conséquences d’un geste, le serpent du silence et les territoires incertains qui balaient l’amour quand il est confronté à une infraction. L’onde de choc, sismique, morale et intime, traverse tous les personnages présents aux Ormes cette nuit-là et vient percuter de plein fouet un couple, une amitié que l’on croyait intangible.
Voilà un texte qui m’a terrifiée par son glissement progressif de l’harmonie vers une zone très trouble. Difficile de ne pas s’identifier aux deux personnages principaux tant ils ressemblent à Monsieur et à Madame Tout-le-Monde. Plus que l’accident lui-même, c’est la faille de silence assourdissant qui vient se placer entre Victoire et Jérôme qui m’a touchée. Le compagnon que l’on connaît si bien se transforme peu à peu en inconnu, par peur et par lâcheté. Ses comportements changent, ses silences grandissent, ses regards évitent. Il transpire la culpabilité. Quelque chose se dérobe quand l’amour devient fracture et « Qu’importe la nuit » annihile la douceur des jours heureux.
Ces non-dits sont au cœur du roman, du côté de Jérôme qui n’avoue pas, mais aussi du côté de Victoire qui cherche des réponses. Vivre dans ce mutisme rend l’existence insupportable et Claire Jéhanno excelle à transmettre ces émotions-là. Elle interroge la conscience du lecteur implicitement et le prend à témoin. Un huis clos émotionnel et moral tourne autour de ce que cela fait à ceux qui restent.
Ce que l’on fait et ce que l’on trahit expliquent l’éclatement de la trajectoire d’un couple. Car « Qu’importe la nuit » vient titiller notre sens moral. Jérome n’est qu’un homme, ni un héros, ni un monstre. Confronté à ses propres défaillances, il est passif. Et c’est précisément cette passivité qui lui est reprochée, comme si, il ne ressentait aucune émotion face à ses actes. Quant à Victoire, elle est son exact opposé : elle est dans l’action pour tenter de rester debout malgré l’anéantissement de ses certitudes.
Ainsi, « Qu’importe la nuit » questionne en creux la viabilité d’aimer face à l’opacité. L’amour peut-il perdurer lorsqu’on ne partage plus les mêmes valeurs morales ? Jusqu’où se compromettre pour protéger son image ? Le couple peut-il survivre au mensonge ? Il appartiendra au lecteur d’arriver à ses propres conclusions, Claire Jéhanno énonce des faits, elle vous laisse vous débattre avec les zones grises de votre conscience.
L’excellente idée de ce roman est d’avoir ajouté d’autres voix qui gravitent autour de Victoire et de Jérôme. Ces figures secondaires viennent enrichir le récit, et sont à la fois des témoins ou des miroirs d’émotions plus profondes. Chacune vient prendre la parole avec son histoire personnelle, ses valeurs et ses ressentis. Ces personnages ancrent l’intrigue plus profondément et témoignent de l’impact de la tragédie. Elles témoignent des répercussions de l’onde de choc à tous les proches, et racontent combien la décision d’un seul affecte l’existence de tous. Comme dans la « vraie vie », les réactions sont contrastées : loyauté, désaccord, colère, soutien, déception, et même jugement. C’est tout l’entourage qui est mis à mal.
« Qu’importe la nuit », est enraciné autour d’une interrogation : peut-on oublier et recommencer « comme avant » ? Cela implique de retrouver la confiance perdue pour rétablir l’amour… de cela découle la capacité à pardonner. Or, le pardon ne se décrète pas, il est semblable à une colline à gravir. On y arrive, ou pas. Cela suppose un regard lucide sur l’autre, sur ses actions, mais aussi une confrontation honnête avec soi-même sur ce qu’il nous est possible de supporter chez l’autre et chez soi.
Claire Jéhanno éclaire toutes ces zones d’ombre, sans donner aucune leçon. Le lecteur est laissé seul face à sa conscience. Elle nous tend un miroir avec cette question : et toi, qu’aurais-tu fait ou comment aurais-tu réagi ?
Au-delà de ces thématiques, son écriture est pudique et sensible, elle saisit avec acuité les tensions et les débats intérieurs, les pensées viscérales de ses personnages et leurs contradictions.
« Qu’importe la nuit », est un roman de lente érosion, de dégradation des sentiments, d’effritement de la confiance, d’altération des repères, et de délitement de l’estime. Certaines décisions ont des conséquences immenses sur les fondations de l’amour, de la morale, et du couple. Claire Jéhanno a un vrai talent pour sonder l’âme humaine et elle touche ce qu’il y a de plus fragile en nous.