Après 8848 mètres, le nouveau roman intimiste de Silène Edgar
Alicia était une lycéenne comme beaucoup d'autres mais elle a dérapé, de manière lente et incontrôlée. Or elle n’en prend réellement conscience qu’au moment où elle se retrouve enfermée dans une cellule terriblement petite pour elle, dans une prison pour mineurs. Lorsque, au sein de ce quotidien constamment encadré, on lui propose de participer à un atelier de danse mené par Pavel, un jeune chorégraphe de renom, Alicia est dans le refus et la provocation. Mais pas à pas, semaine après semaine, elle va se rendre compte que la danse contemporaine et l’amitié de Pavel vont justement l'aider à pousser les murs qui l'enferment.
Fille et sœur d'auteurs, Silène a grandi dans une maison dont les murs sont faits de livres. Nourrie de voyages, elle a bourlingué un peu lors de ses études de lettres, et après quelques années à droite à gauche, dont une superbe escapade d'un an à Tahiti, elle a finalement posé ses valises près de Guérande. Elle enseigne aujourd’hui dans un petit collège du marais briéron, dont l'atmosphère est propice à l'imaginaire.
Pour la jeunesse, elle est l'auteur d'une trilogie d'anticipation post-apocalyptique, largement nourri de son expérience polynésienne, dont le premier volume, La Saveur des figues, paraît en 2010. L'aventure de Moana se poursuit avec Le Bateau vagabond, paru en octobre 2011 et À la source des nuages, paru en novembre 2013.
Pour adultes, elle s'est aussi essayé, dans la collection pour adultes du Jasmin, à des contes érotiques et fantastiques, Les Moelleuses au chocolat. En 2014, elle inaugure la collection Snark, chez Bragelonne, avec Fortune Cookies, un roman d'anticipation à court terme, paru en numérique, avec tirage à la demande. En juin paraîtra Féelure, un roman de fantasy burlesque, dans la même collection.
Fondatrice du site Callioprofs, elle y écrit, avec Cindy van Wilder, des chroniques sur nombre d'auteurs pour adolescents. Elle est, avec Paul Beorn et Agnès Marot, co-directrice des deux éditions du Guide des éditeurs de l’imaginaire à destination des jeunes auteurs.
Ce n’est pas le premier roman de Silène Edgar que je lis. J’aime beaucoup sa plume et j’avais très hâte de découvrir son nouveau roman. Les thématiques présentes dans ce roman m’ont beaucoup intriguée pour le coup et j’étais impatiente de me plonger dedans et découvrir cette histoire. Ce fut une lecture plus que chouette pour le coup. J’ai vraiment adoré suivre les personnages et je trouve qu’en plus de ça, l’histoire est assez originale. On ne voit jamais d’histoire qui se déroule en prison comme ça et c’était très instructif d’ailleurs! J’ai apprécié avoir ces petites informations par ci par là, c’était vraiment intéressant.
Comme je viens de le dire, ce n’est pas le premier roman de cette auteure que je lis. J’aime beaucoup son style qui se distingue par une écriture à la fois sobre, sensible et profondément incarnée. Sans fioritures, mais avec une grande justesse, elle donne voix à ses personnages avec une humanité désarmante. Elle maîtrise l’art de dire beaucoup avec peu : ses phrases, souvent courtes mais percutantes, capturent des instants de lucidité, de colère ou de fragilité avec une intensité presque cinématographique. Enfin, sa manière de faire dialoguer la noirceur de l’univers carcéral avec la lumière de la création artistique témoigne d’une grande finesse narrative et d’une foi sincère dans la capacité de l’art à réparer.
Dans ce roman, l’auteure construit une histoire à la fois réaliste et porteuse d’espoir, centrée sur le parcours d’Alicia, une adolescente qui bascule dans la délinquance après une série de choix malheureux et une influence toxique. L’histoire débute dans un cadre scolaire ordinaire, puis glisse vers un univers carcéral oppressant lorsque Alicia est incarcérée pour trafic de drogue. Le roman ne cherche pas à édulcorer cette réalité : il décrit avec justesse les tensions, l’isolement et les manques auxquels sont confrontées les jeunes détenues, tout en évitant les stéréotypes faciles. Le tournant de l’histoire survient lorsque Pavel, un chorégraphe engagé dans la réinsertion par l’art, propose un atelier de danse contemporaine en prison. Ce projet, perçu d’abord avec scepticisme par Alicia, devient peu à peu un levier de transformation intérieure. La danse, dans le roman, n’est pas qu’une activité : elle devient langage, exutoire, manière de se réapproprier son corps et son histoire.
Les thèmes abordés sont d’une actualité marquante. Le roman explore d’abord la justice des mineurs, en dénonçant certaines failles du système tout en montrant la difficulté de concilier punition et éducation. Il met en lumière la complexité psychologique des jeunes incarcérés, souvent tiraillés entre culpabilité, révolte et désir d’être reconnus. Un autre thème majeur est le pouvoir réparateur de l’art : la danse contemporaine, par sa liberté d’expression et sa capacité à reconnecter le corps et l’esprit, devient un outil de résilience. À cela s’ajoutent des réflexions sur la confiance, la reconstruction identitaire, et la relation adulte-adolescent à travers le lien entre Alicia et Pavel, fait de défiance, d’apprentissage et d’écoute. Ce roman est une œuvre sociale, profondément humaine, qui questionne nos regards sur la faute, le pardon, et la possibilité de recommencer autrement.
Les personnages sont construits avec une grande finesse psychologique, loin des clichés souvent associés à la délinquance ou à l’univers carcéral. L’auteure leur donne une épaisseur humaine qui les rend immédiatement crédibles, parfois dérangeants, mais toujours touchants. Alicia, l’héroïne, est une adolescente de seize ans qui, au début du roman, semble presque banale : elle a une mère un peu dépassée, un lycée, des amis, des sorties. Mais sous cette apparente normalité couvent des failles profondes, un besoin de reconnaissance, un vide affectif, une certaine colère sourde, qui la rendent vulnérable à l’influence de Max, un garçon charismatique mais manipulateur. Alicia n’est ni une victime innocente ni une délinquante stéréotypée : elle est pleine de contradictions, parfois provocante, parfois fragile, et c’est cette ambivalence qui la rend si réelle. Sa progression au fil du roman est marquante : enfermée physiquement, elle commence peu à peu à se libérer intérieurement grâce à la danse, qui lui permet de reprendre possession de son corps et de sa voix. Son évolution est lente, douloureuse, faite de rechutes et d’éclairs de lucidité, mais elle incarne avec justesse l’idée que le changement est possible, même dans les contextes les plus sombres. J’ai apprécié le fait de suivre son quotidien dans la prison mais aussi de voir tout ce qu’elle a pu faire, voir ce qui l’a amené à se retrouver dans cette situation. Pavel, le chorégraphe, joue un rôle fondamental dans cette transformation. C’est un personnage lumineux, bienveillant, mais jamais idéalisé. Il est passionné par son métier, convaincu que l’art peut panser les blessures, mais il doute aussi, se heurte à l’inertie de l’administration, à la méfiance des filles qu’il encadre, et parfois à ses propres limites. Ce qui le rend attachant, c’est qu’il ne cherche pas à sauver Alicia ou à jouer au héros : il propose, il écoute, il persiste. Son regard sur Alicia, empreint de respect et de patience, contraste fortement avec celui que la société porte sur elle. À travers lui, l’auteure dresse le portrait d’un adulte qui refuse de réduire les jeunes à leurs fautes et croit sincèrement en leur potentiel. On a également des personnages secondaires, bien que moins développés, qui enrichissent l’univers du roman. Les autres détenues, chacune avec leur histoire, leurs blessures, leurs silences ou leur violence, dessinent une mosaïque de vécus souvent invisibilisés. On entrevoit aussi la relation compliquée entre Alicia et sa mère, faite d’amour maladroit, d’incompréhension, de distance, mais aussi d’une volonté tenace de se retrouver. Max, quant à lui, reste en filigrane, plus symbole que personnage à part entière : celui du danger déguisé en tendresse, de la séduction toxique.
Elles dansent aussi est un roman d’une grande justesse, à la fois social, artistique et profondément humain. Silène Edgar y explore avec finesse les zones grises de l’adolescence, les écueils du système pénal pour mineurs, et surtout, les chemins parfois fragiles de la rédemption. À travers le regard d’Alicia, jeune fille en chute libre qui trouve dans la danse une voie de reconstruction, et celui de Pavel, chorégraphe engagé, l’auteure livre un récit vibrant d’espoir, sans jamais nier la dureté de la réalité. Le style sobre et précis, les personnages profondément incarnés, et les thématiques puissantes font de ce roman un texte aussi bouleversant qu’essentiel. Elles dansent aussi est une œuvre qui interroge, qui émeut, mais surtout qui croit avec force en la capacité de l’humain à se relever, à se transformer, et à retrouver sa voix, même dans le silence des murs.