Je profite de cette rentrée littéraire pour m'attaquer à la bibliographie de Éric Reinhardt. Et je crains que ce premier contact soit également le dernier. Ah oui, désolé mais je ne vais pas m'abstenir de spoiler !
L'histoire suit une mise en abîme. Sarah, mariée et mère de deux enfants échange avec l'écrivain sur bien des sujets qui façonnent sa vie. Et de ces échanges, l'écrivain façonne Susanne. Parfois en collant méticuleusement à son modèle, parfois en prenant des libertés pour x raison.
Ainsi, le récit de la vie des deux femmes ne cesse de s'entremêler. De ce postulat qui aurait pu être une manière très ambitieuse de rendre son histoire interactive, l'auteur ne cesse de nous perdre. J'aime être baladé dans le domaine fictif mais là, on tutoie plutôt la maladresse pure et dure. À quel moment Sarah prend-elle la parole, à quel instant son alter-ego romancé prend-elle le relai, on ne le sait que rarement et rapidement, l'on finit par se rendre compte que ce parti pris n'aura très peu (voire pas du tout) d'impact sur l'histoire. Dommage.
Rapidement, on voit les ficelles narratives se profiler sous nos yeux et il ne faut pas être visionnaire pour comprendre ce qui va se passer deux chapitres plus loin.
Sarah, ayant guéri d'une tumeur cancéreuse (aspect qui, le pensais-je, aurait une place très importante dans l'histoire et qui est au final, est parti comme il est venu, tel ce client un peu débile qui va tous les jours demander au pâtissier s'il vend des tartes au concombre), remet en question des aspects de sa vie qui jusqu'ici, lui semblaient de l'ordre du naturel.
Elle est une épouse éperdue, fait souvent l'amour à son mari -on va y revenir- et demeure une mère aimante.
Malgré tout, son époux est malheureusement de plus en plus absent, préférant passer de plus en plus de temps dans sa cave à écouter des vinyles en fumant des joints, prétendant que c'est sa manière de décompresser après ses rudes journées de travail (je ne me rappelle que vaguement du poste qu'il occupait mais comprenez qu'il bosse avec des gens importants et que son salaire doit lui permettre de manger autre chose que des sandwichs Sodebo entre midi et deux).
Vous avez dit red flag ? (Non non pas concernant la partie vinyles voyons, les vinyles c'est bien, je parles évidemment des joints !)
Ce comportement agace évidemment copieusement l'épouse et leurs deux enfants. Ces derniers répondent aux noms de Paloma et Luigi. L'aînée est caractérielle et de toute évidence, effectue des études supérieures. Et c'est à peu près tout ce que j'ai retenu sur elle après dix heures de lecture... c'est un peu court jeune fille ! Ah oui et elle a vaguement soutenu émotionnellement sa mère durant son combat contre la maladie. Le cadet lui semble plus sensible, introverti, entretient un rapport assez fusionnel avec la mère et se passionne de mathématiques. Le Bac approche et son objectif est clair: Oxford.
Tout ce beau petit monde vous étant présenté, je dois reconnaître à l'ensemble un de ses points forts: l'anatomie de la mort d'un couple ou comment en omettant certains points de détails d'une relation, cette dernière, par manque de communication (ou ici absence de désir de communiquer du mari) peut se diriger vers une fin inexorable.
On pourrait croire que ce tout apportera un certain féminisme à l'œuvre ainsi que son lot de symboliques émancipatrices. Mais que nenni mon pauvre ami !
Au lieu de ça nous assistons à des échanges apathiques entre les deux époux (sans doute que l'abrutissement provoqué par les vapeurs de cannabis n'aide pas).
Et vient alors la goutte d'eau qui viendra définitivement casser les couilles (ou ovaires) de la pauvre quarantenaire: alors qu'elle vient un jour utiliser le laptop de son mari, ce dernier s'ouvre miraculeusement sur... oui vous l'avez deviné, un bon petit film interdit aux mineurs. Le pauvre homme a peut-être réussi professionnellement, il ne connaît pourtant pas l'existence de la navigation privée. S'ensuit alors une interminable description de tout ce que Sarah trouvera de joyeusetés dans son historique. Spoiler: aucune des actrices qui y "prennent leur pied" (je mets des guillemets car on sait que dans le milieu...) ne semblent lui ressembler. Comprenez par là qu'à l'âge canonique de 44 ans, elle ne peut plus attirer son mari, enfin ! Car oui, évidemment s'il aime s'adonner à l'onanisme devant ce triste spectacle, pas besoin d'être Prix Nobel pour savoir qu'il ne touche plus sa femme.
Néanmoins, l'écrivain lui expliquera qu'il préfère passer ce passage sous silence dans la création du récit de Susanne. Si seulement tu avais pris exemple sur lui mon cher Éric ! Car clairement, ce n'est pas sous la subtilité que sera étouffé ton dernier bébé.
La confrontation approche. Resto chic, dîner en tête à tête, tenues de soirée. Ils ont bien mangé, ils ont bien bu mais avant le dessert, ils ne se parleront plus ! L'épouse annonce à son mari qu'elle souhaite partir quelques temps. Ce départ ne fera nullement office de séparation, elle attend juste de lui qu'il change certaines choses dans ce ménage qu'il a trop souvent prises pour acquis. Alors elle pourra revenir, plus amoureuse que jamais.
Évidemment, tout se retourne contre elle, le mari fait la gueule, se barre et le pauvre serveur n'aura sûrement pas de pourboire !
En parallèle, d'autres récits interviennent. Plus ou moins péniblement. Il est souvent question de désir de création artistique. D'écriture, de sculpture. Ça et là, on évoque l'œuvre de Francis Ponge, Lélia de Georges Sand. Un petit échange sur la saga Antoine Doinel de François Truffaut aura eu le don de me faire sourire.
Susanne quand elle vivait encore à Dijon avant sa séparation, se toque d'un tableau chez un antiquaire. 2000€. Discute avec le propriétaire. Ce dernier veut bien le baisser à 1800 puis à 1600. Elle hésite. Puis arrive ce qui doit arriver, le tableau est acheté. Susanne est inconsolable. Bah oui couillonne, c'était pas du tout prévisible. Elle retrouve l'acquéreur. Un coiffeur qui comme tout bon électeur du RN se plaît à évoquer la grandeur d'antan. Et comme il est de droite, il veut la plumer. 10 000€, pas un centime de moins. Comprenez qu'à ce moment là, Susanne n'a plus de rentrée d'argent car n'ayant plus travaillé depuis sa guérison. Et doit en plus payer un loyer suite à son départ de chez elle. ET ELLE ACCEPTE CETTE PAUVRE CONNE. Ahem. Pardon. C'est que le lien qui l'unit à ce tableau va bien au delà du sacré. Pour ça qu'elle a hésité à l'acheter quand il lui était proposé pour 8400€ de moins.
Ensuite tout s'enchaîne maladroitement. Elle va vivre avec deux colocataires. L'une d'elle est sexuellement libérée, ramène bon nombre de ses amants à la maison, propose même à Susanne de les rejoindre (pourtant si elle avait regardé Kaamelott, elle saurait que c'est à partir de six qu'on commence à se marrer). Dans les descriptions qui sont faites de la chose, il est difficile de savoir si Reinhardt décrit la frustration de la quarantenaire ou la sienne. Le tout est très souvent faussement féministe et malheureusement, désespérément floué par le point de vue du personnage de l'auteur. À de très rares moments, Sarah se permet de prendre la parole durant leurs échanges, c'est fort dommage car son personnage savait parfois faire preuve de belles envolées lyriques. Une meilleure répartition des temps de parole aurait été appréciée plutôt que de nous décrire ce que tu vois le soir sur xHamster, hein mon cher Éric !
Je vais pas trop tergiverser sur la fin, comprenez que les enfants lui en voudront pour son choix, que son mariage ne s'en relèvera pas, que son mari n'attendra pas le divorce pour se taper une collègue de travail, le tout est parfois noyé dans la frustration (et on décèle facilement qu'elle doit faire partie intégrante de l'esprit du véritable auteur). Et accrochez vous bien, les enfants vont finir par découvrir que leur papa n'est pas si saint que cela. Après un séjour en HP (pas Harry Potter j'entends), Susanne enchaîne sur du travail alimentaire avant de finalement se relancer dans l'architecture, renoue avec un crush de jeunesse et le tout finit aussi joyeusement qu'un téléfilm de Noël, merci Laurent qui l'aura attendue patiemment pendant près de 20 ans (non je déconne, lui aussi s'est marié et a divorcé).
Le bouquin sort, Luigi est admis à Oxford haut la main, une avocate féministe épaule Susanne lors de son divorce et redistribue les cartes, elle parle de nouveau à sa fille, récupère même la maison dont elle avait été congédiée. Et le mari ? Il n'a plus que son porno pour pleurer, cheh !
Et moi pauvre lecteur, je reste sur ma faim face à un menu qui aurait pu être alléchant mais dont je ne peux que constater qu'il n'est, une fois le plat servi, que le reflet de l'esprit d'un bobo parisien de cinquante ans qui se regarde écrire avec la plus grande des auto-admirations pour ne finalement déverser guère plus que de la frustration. Je pense néanmoins avoir mangé mon pain noir et espère que le reste de la sélection en lice pour le Goncourt 2023 sera plus convaincante