Entrer dans un roman de Steve Berry, c’est accepter d’emblée un pacte tacite, celui d’une réalité qui se laisse traverser par la fiction. Le lecteur sait qu’il marchera sur une ligne fragile, parfois improbable, souvent audacieuse. Et pourtant, au fil des pages de L’Énigme d’Alexandrie, jamais je n’ai ressenti ce léger recul intérieur qui murmure que tout cela serait impossible. À aucun moment le doute ne m’a sorti du récit, non parce que tout y serait vrai, mais parce que tout y est profondément crédible.
Steve Berry possède un talent devenu rare à l’ère du clic instantané, celui de la recherche patiente, exigeante, presque artisanale. Là où nous confondons parfois Wikipédia avec la mythique bibliothèque d’Alexandrie, lui a pris l’avion, rencontré des historiens, interrogé des spécialistes, vérifié les sources, confronté les versions. Son respect du réel est tel que même un simple saut en parachute, évoqué en quelques lignes, repose sur l’expertise d’un professionnel. Ce souci du détail n’écrase jamais la fiction, il lui sert de fondation, solide et rassurante, sur laquelle l’imaginaire peut s’élever sans trembler.
Passionné d’Histoire et de religion dans son sens le plus large, j’ai pris un plaisir sincère à suivre cette nouvelle enquête de Cotton Malone. Derrière l’énigme fascinante de la bibliothèque d’Alexandrie et la question vertigineuse de sa possible survie, Steve Berry aborde surtout un thème qui, depuis plus de deux mille ans, ne cesse d’embraser le monde, la religion. En 2026, chaque journée apporte son lot de conflits, de drames, de violences, souvent justifiés au nom d’un Dieu que nul n’a vu et que chacun interprète à sa manière. Il suffit pourtant d’ouvrir les textes fondateurs, Bible, Torah, Coran, pour comprendre qu’ils ne sont pas des chroniques historiques à prendre au pied de la lettre, mais des récits symboliques, spirituels, profondément humains. Et pourtant, ce sont ces mêmes textes, aux racines communes, qui servent encore de prétexte aux pires atrocités contemporaines.
C’est là l’une des forces discrètes de ce roman. Sans jamais asséner de vérité, il invite à réfléchir. Il éclaire, par touches successives, des situations géopolitiques et religieuses qui semblent absurdes à qui ne les comprend pas. Qui, honnêtement, saurait expliquer le conflit israélo-palestinien sans s’aider d’un moteur de recherche. Qui savait que la Torah constitue la première partie de la Bible. Steve Berry ne juge pas, il interroge. Il met en lumière l’ignorance, non pour la condamner, mais pour rappeler qu’elle est souvent le terreau de la peur, puis de la haine.
Sa plume, dense et foisonnante, peut surprendre. L’auteur passe d’un personnage à l’autre, d’un pays à un autre, parfois sans transition apparente. Mais ce mouvement perpétuel donne au récit une respiration particulière, presque cinématographique. Le lecteur est emporté, happé, incapable de refermer le livre sans vouloir connaître la suite. Cette dispersion apparente nourrit en réalité une tension constante, une impression d’urgence qui ne faiblit jamais.
Quant à Cotton Malone, il ne fera pas l’unanimité. Grand, blond, les yeux verts, parfois abrupt, souvent arrogant, peu soucieux des règles, il peut sembler brut, presque excessif. Et pourtant, ce deuxième tome fissure peu à peu sa carapace. Steve Berry prend le temps d’en explorer le passé, d’en dévoiler les failles, comme s’il sculptait son personnage à coups de révélations successives. Derrière l’homme qui laisse souvent des décombres dans son sillage se dessine une complexité inattendue. Et l’on pressent que ce héros imparfait, loin d’avoir livré tous ses secrets, pourrait encore surprendre ceux qui accepteront de le suivre.
L’Énigme d’Alexandrie n’est donc pas seulement un thriller érudit et haletant. C’est aussi un roman qui fait confiance à l’intelligence de son lecteur, qui l’invite à douter, à comprendre, à relier le passé au présent. Un livre qui divertit autant qu’il questionne et qui, une fois refermé, continue de murmurer longtemps dans l’esprit.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
1 février 2026