Qui n’a pas rêvé de tout envoyer promener ? Aurélie Valognes quitte la « pseudo-légèreté » de ses précédents romans pour livrer un texte beaucoup plus intime et intimiste dans « La fugue ». À 47 ans, Inès n’en peut plus. Ses enfants ont quitté le nid, son mari ne la regarde plus, elle étouffe. Littéralement. Sans prévenir quiconque, elle quitte son foyer, claque la porte et part sans se retourner. L’heure sera à l’introspection, dans une solitude choisie et bénie.
C’est en Bretagne qu’elle trouve son havre de paix, une vieille maison face à la mer, déchirée par les vents, à la merci des éléments. Il est grand temps de repenser un monde à sa mesure, de réexaminer sa vie et de se donner les moyens de sa reconstruction.
Fuir, pour mieux se retrouver et peut-être exister enfin. « La fugue » est très loin des autres textes de l’écrivaine, même si, j’avais déjà senti dans « La lignée » un virage significatif. Ici il n’est pas question de fuir quelqu’un, mais de se retrouver soi. On ne saura d’ailleurs jamais réellement ce qu’il en était de sa vie d’avant. Inès est simplement arrivée à un point de non-retour.
Vous connaissez ces matins où, en vous regardant dans la glace, vous vous dites : stop ? Et où rien n’arrêtera votre décision ainsi prise ? Inès vit ce moment où elle est persuadée qu’il lui faut choisir entre se sauver ou se perdre. Définitivement. Elle choisit le sauvetage personnel, même si rien n’est facile dans cette décision.
Elle arrive dans sa maison bretonne par temps de grand vent, un peu à l’image de ce qu’elle ressent, une tempête qui fait rage, telle sa tempête intérieure, une mer déchainée identique à ses émotions. Le paysage breton et elle ne font qu’un, l’un est à l’image de l’autre. « La fugue » devient une quête.
À l’image de cette nature qui devient un miroir des émotions d’Inès, la maison bretonne à retaper devient une métaphore de reconstruction. D’abord, l’une et l’autre doivent s’apprivoiser, comme Inès qui doit réapprendre à s’écouter pour être en harmonie avec elle-même. Elle qui s’est si souvent oubliée…
Cette habitation qu’elle va transformer et qui va également la transformer donne à « La fugue » des airs de grands chambardements salutaires. Chaque objet, chaque attention, chaque geste posé dans cette maison est une caresse qu’elle pose sur elle-même.
Les chapitres de « La fugue » sont structurés comme un journal de bord, témoins du quotidien. Qu’il est bon de se satisfaire du thé du matin, du chant des oiseaux, de la contemplation de la nature ! Qu’il est savoureux de déposer sa montre et de vivre à son propre rythme, délivré de toutes contingences ! Aurélie Valognes transforme ce quotidien qui a tant pesé en enchantement. La lenteur devient un luxe et le silence une richesse.
Car l’heure est au minimalisme et aux bonheurs simples et dans « La fugue », tout est sensoriel. La vie y est évoquée à travers les couleurs, les odeurs, les sons et les sensations. Il fait partie de ces romans où l’on prend son temps et qui invite à ralentir. C’est un roman qui déstresse et nous réapprend à respirer.
Inès ne s’est pas encombrée de superflu, elle est arrivée avec presque rien. C’est autrement qu’elle a l’intention de faire entrer la beauté dans sa maison. Ce qui aurait pu être un effondrement vers l’isolement le plus total devient en réalité une ascension vers la lumière.
Mais cette maison cache un « matrimoine » inespéré : une bibliothèque 100 % féminine. L’ancienne propriétaire a laissé là une bibliothèque intacte dont tous les ouvrages ont été écrits par des femmes. Cette constellation d’écrivaines qui a accompagné une autre femme avant Inès l’accompagne désormais elle aussi.
« La fugue » prend alors des allures de compagnonnage spirituel. Virginia Woolf, Alice Munro, Deborah Levy et tant d’autres ont écrit sur leurs vies de femmes, leurs corps, leurs émotions, sur l’amour, le temps qui passe, la vieillesse. Ces livres, et à travers eux ces femmes, deviennent des guides et font échos à « La fugue » d’Inès. Elles ne font plus qu’une et c’est ce qui fait toute la beauté de cet héritage féminin.
Ce legs presque maternel se transmet aussi par la littérature, puisque ces livres les relient et les soignent. Les bibliothèques sont comme des refuges d’âmes et celle de la petite maison bretonne l’est plus encore.
D’abord seule et isolée, Inès rejoint petit à petit la microsociété locale lors de rencontres avec d’autres femmes. Chacune possède son histoire, son tempérament. Certaines se laissent facilement approcher, d’autres non, mais toutes s’avèrent extrêmement touchantes. Morgane, la factrice bienveillante et timide, Servanne, la bergère méfiante, mais touchante, Claire et Soizic les épicières bio…
Elles ont toutes quelque chose à s’apporter. Et toutes apportent une « couleur » au monde d’Inès. Les liens se tissent délicatement, en respectant l’espace dont chacune a besoin.
Comme je l’ai dit au début, on connaissait Aurélie Valognes pour ses comédies, parfois douces, parfois douces-amères estampillées « feel-good » (que cette terminologie m’agace !). Dans « La fugue », sa plume prend une teinte nouvelle.
Il m’a semblé y déceler plus de poésie, mais aussi plus de maturité. Celle sans doute d’une femme plus encline à décrire ses émotions, à se dévoiler et à allier l’intime au récit. « La fugue » porte à la fois la voix d’Inès, mais aussi celle d’Aurélie. Leurs regards, leurs souffles et leurs métamorphoses s’entremêlent.
« La fugue » est un roman tendre et habité. Il porte les voix des femmes et parle aux femmes qui se sont oubliées. Il tend vers le silence et la beauté. Il fait des rêves de renaissance et de libération. Il met la sororité au cœur d’un tout. Et après tous, « Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent. »