« Longtemps l’arabe s’allie pour moi à l’amer. Je l’ai rejeté de tout mon corps et il me revient par vagues. Je ne l’ai jamais vraiment perdu et j’ai du mal à penser qu’on puisse perdre une langue. Je vis dans la langue de mes parents comme elle vit en moi. »
Cette « langue-chimère » avec laquelle la narratrice essaie de renouer, c’est le darija, l’arabe marocain. Séparée de ses parents, par une mer et un empêchement existentiel, elle trouve des subterfuges : elle traîne dans les taxiphones parisiens pour l’entendre, y prête attention dans la rue ou les transports en commun, prend des cours à l’Institut du monde arabe, et surtout, forme un tandem linguistique, par écrans interposés, avec Mer, qui vit au Maroc.
De Paris au Havre, de Casablanca à Toronto, des fils affectifs et culturels se tissent, se défont puis se refont. Les taxiphones bruissent de ces histoires qu’on se raconte à distance.
J’ai lu Allô la place, finaliste du Prix Multitude, et ce livre m’a profondément bouleversée. C’est une lecture qui avance sans bruit, avec une grande douceur, mais qui touche juste, là où ça fait parfois un peu mal (dans le bon sens du terme).
L’écriture de Nassera Tamer est d’une simplicité et d’une beauté désarmantes. Elle ne cherche jamais l’effet, et pourtant certaines phrases s’impriment durablement. Il m’est arrivé de relire plusieurs passages, parce qu’ils venaient déplacer quelque chose en moi, mettre des mots sur des sensations familières : la nostalgie, le manque, la peur de perdre ce qui nous constitue, même à distance.
Le livre parle beaucoup des souvenirs — ceux du Maroc, ceux des parents là-bas, ceux des parents aujourd’hui — et de ce que ces souvenirs deviennent quand le temps, la distance et l’exil les transforment. Il y est question de voix qu’on n’ose plus entendre de peur de les perdre définitivement, de silences choisis comme une manière de préserver ce qui reste, comme un pacte intime avec la perte. La maison, les lieux quittés ou détruits, reviennent aussi, non pas comme des décors figés, mais comme des espaces hantés, traversés par les gestes, les corps, la mémoire.
La question de la langue est centrale. Le désir d’apprendre la langue de ses parents pour se rapprocher d’eux, pour mieux les comprendre, pour peut-être se comprendre soi-même. Et en même temps, cette lucidité douloureuse : apprendre une langue ne garantit pas de réparer les distances, ni de combler les manques. Le texte dit très finement cette tension, ce besoin sans certitude, ce mouvement vers l’autre qui n’aboutit pas toujours comme on l’espérait.
Ce livre parle profondément de l’appartenance. De la difficulté à trouver sa place, de cette impression d’être un puzzle qu’on essaie de reconstituer alors qu’il manque parfois des morceaux, ou que certains ne s’emboîtent pas comme on le voudrait. Il dit aussi qu’on peut se détacher des lieux, parfois, mais que les liens sont autrement plus complexes à quitter, à remplacer, à comprendre.
Ce qui m’a le plus touchée, c’est la volonté constante de créer du lien : se reconnaître, reconnaître les siens, essayer de savoir qui l’on est à travers sa famille, à travers une langue, à travers des souvenirs fragmentaires. Allô la place n’apporte pas de réponses définitives, mais accompagne une réflexion intime et profondément humaine sur la filiation, la transmission, et ce que signifie habiter plusieurs mondes à la fois. J’ai refermé ce livre bouleversée, avec la certitude que je le relirai.
JE SUIS CHOQUÉE !!!!! Je savais que j'allais aimer ce livre mais je suis tellement choquée de comment je l'aime et j'aime tout, j'aime la voix de la narratrice, j'aime Mer, j'aime les Taxiphones, j'aime la langue, j'aime l'écriture magique
Je trouve que l’autrice amène des sujets peu exploités dans la littérature. J’ai découvert avec ce roman les taxiphones, ces lieux essentiels pour les immigrés afin de leur permettre de rester en contact avec les leurs dans leur pays d’origine. Cependant, je ne sais pas si c’est le fait que cette réalité est très loin de la mienne, je n’ai pas trop embarqué dans cette histoire. L’autrice n’a pas réussi à m’exposer cette réalité, soient les problèmes de communication que peuvent rencontrer les immigrés. Peut-être le style qui est plutôt particulier et déroutant ne m’a pas aidée. Ça manquait de « concret » pour moi. Bref, je suis passée à côté, mais peut-être que cette histoire parlera davantage à des lecteurs touchés par cette réalité.
Ce roman plonge dans la crise identitaire que traversent de nombreux enfants d'immigrés. Trop typés et marqués socialement pour être perçus comme 100% français, insuffisamment imprégnés de la culture de leurs parents pour etre 100% maghrébins. Et au milieu de tout ça, la langue maternelle intrigante, inaccessible et pas assez noble. Une supposée infériorité linguistique qui déchire la narratrice qui souhaite apprendre la langue de son pays d'origine sans pour autant la rattacher à ses parents.
« Il me semble que refuser est toujours un bon départ, ça mène ailleurs. Il sera toujours temps après de se demander où. »
C’est assez bête mais pendant ma lecture j’étais en attente de plus, de ce moment où comme par magie elle deviendrait bilingue, que ça irait enfin plus vite, comme si l’autrice n’était pas entrain de nous livrer le questionnement de sa vie. Parce qu’en renouant avec le darija, il faut se demander comment faire mais elle se demande aussi à qui appartient elle ? Au français qu’elle n’a cessé de perfectionner mais qui ne cesse de lui rappeler que c’est une enfant d’immigrés ? Ou au darija de son enfance, le dialecte de ses parents mais qu’elle a finit par oublier ?
Avec « Allô la Place », Tamer évoque avec beaucoup d’honnêteté et de précision tout ce que la langue symbolise pour celles et ceux en quête d’appartenance et de légitimité à renouer avec leur histoire.
- Autre point à noter et que je trouve très bien construit, c’est la façon dont nous avons une analyse des taxiphones. Parce que c’est vrai qu’on les croises très souvent pourtant on ne sait pas qui les détient, à qui ils sont utiles et ce qu’il a dedans.
Un roman étonnant, sans fil directeur très clair, mais que j'ai beaucoup aimé. Il aborde des thèmes qui me touchent, le multiculturalilsme, la transmission de la langue (grâce à ma compagne), la question des origines. J'ai trouvé la question des taxiphone également très intéressante, il s'y joue beaucoup de choses mais quand on n'est pas directement concerné, on peut facilement les ignorer. Je recommande !
Un récit touchant sur le lien, les liens familiaux, les liens qui unissent des familles et des inconnus, les liens qui se font et se défont, les liens qui persistent, se cassent ou se tissent même à distance.
Le lien que l’autrice tente de retrouver avec ses parents vivants au Maroc, c’est leur langage, le darija. Pour cela, elle tentera de retrouver sa sonorité dans des discussions des rues parisiennes, dans les Taxiphones, en prenant des cours et par son tandem linguistique formé à distance avec Mer, une jeune Marocaine avec qui elle nouera une amitié.
Un roman qui évoque la famille, l’amitié, la distance, dans une plume introspective poétique.
💬 « Avoir quitté ce monde ne l’avait pas réduit au silence, il inondait encore et tempêtait à mes oreilles. Et le silence, la distance rendaient ce petit monde d’autant plus bruyant, assourdissant. »