Les étudiants du master de stand-up de Chicago, dont Artie, Olivia, Phil et Jo, se produisent le soir dans un club. Leurs professeurs, ayant mis leur carrière d'humoriste en pause, savent que tout peut devenir matière à rire. L'arrivée de Manny Reinhardt dans l'équipe enseignante, star controversée du stand-up, perturbe leur microcosme.
Camille Bordas est née à Lyon, en 1987. Elle a passé son enfance au Mexique et vit maintenant à Paris. Elle est étudiante en anthropologie. En 2009, elle a été remarquée par la critique avec la parution de son premier roman, Les treize desserts, pour lequel elle a reçu la Bourse Thyde Monnier de la SGDL et le Prix du Livre du département du Rhône.
« Mon mari a un petit frère qui a aujourd’hui vingt-quatre ans. Quand je l’ai rencontré, il en avait quatorze, et la première fois que j’ai été invitée à son anniversaire, je lui ai offert Les Raisins de la colère. Je savais qu’il ne lisait presque pas, mais j’ai pensé qu’un jour ou l’autre, mon cadeau serait adapté.
Il ne l’a toujours pas lu, mais les années sont passées et il s’est mis à lire. Quand il vient chez nous, à Nantes, passer quelques jours, il a toujours un bouquin intéressant à la main, et il me demande des recommandations d’autres livres. Je le considère comme un bon lecteur, à force, alors je pioche dans ma bibliothèque des trucs que j’aime vraiment, et je lui demande de me les ramener quand il aura fini.
La dernière fois qu’il est venu, il m’a de nouveau demandé un livre, et j’ai levé les yeux vers les étagères en me demandant ce que j’allais lui donner cette fois. J’ai attrapé un volume et je lui en ai parlé pendant cinq minutes sans m’arrêter – après quoi, je me suis dit que si je pensais autant de bien d’un livre, je pourrais aussi bien l’écrire ici en toutes lettres.
C’est un roman de Camille Bordas qui a paru la semaine dernière, le 20 août. Je ne connais pas Bordas – bien que nous ayons le même âge et soyons toutes deux écrivaines, elle vit aux Etats-Unis et nous ne nous sommes jamais croisées. Enfin, presque jamais : je l’ai vue il y a presque dix ans, sur une vidéo projetée lors d’une réunion de présentation de la rentrée littéraire, quand elle publiait chez Inculte et moi au Rouergue et que nos maisons appartenaient donc à la galaxie Actes Sud. Le livre qu’elle présentait alors, Isidore et les autres, m’avait attirée mais je renâcle toujours à lire des livres dont le narrateur est un enfant, pour des raisons que je refuse d’élucider, et j’ai donc perdu bêtement des années, parce qu’Isidore et les autres est excellent.
Le premier livre que j’ai lu d’elle, c’est celui que je prête à mon beau-frère, Des inconnus à qui parler, sauf que je l’ai lu d’abord dans sa version américaine, The Material. Je travaille comme lectrice pour différentes maisons d’édition et c’est dans ce cadre que j’ai reçu le texte, que je devais lire et résumer avant de donner mon avis quant à l’intérêt ou non de le traduire pour le publier en France. J’ai rendu une note très élogieuse, j’aurais même aimé le traduire, mais Bordas a accepté une offre d’une maison d’édition concurrente et l’a traduit elle-même.
On pourrait presque commencer par là. Bordas est une autrice française (elle est née à Lyon) qui maîtrise suffisamment bien l’américain pour publier ses nouvelles dans le New Yorker et écrire des romans entiers dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle – et après, elle les traduit. C’est peut-être parce que je suis moi-même, d’une façon beaucoup plus imparfaite, une américaniste et une traductrice, mais peu de choses me rendent aussi admirative que cette prouesse-là dont je serais incapable.
J’avais donc lu ce livre en anglais, mais quand j’ai décidé d’écrire ici à son sujet, je l’ai relu en français avant le départ de mon beau-frère pour qu’il puisse tout de même l’emporter avec lui. Évidemment, il est excellent dans les deux cas. Maintenant je vais tâcher d’expliquer pourquoi.
Des inconnus avec qui parler raconte l’histoire d’une classe d’étudiants en Master – des étudiants de stand-up. C’est un petit groupe de travail et leurs professeurs, et quelques autres personnages membres des familles des uns et des autres. L’action se déroule à Chicago, sur une unique journée, qui doit se conclure par la représentation donnée par les élèves.
Je ne vais pas résumer l’action de ce livre – d’abord, pour ne pas spoiler, mais aussi et surtout parce que ça m’intéresse assez peu, au fond, les événements dans les livres – ce qui m’excite c’est plutôt la façon dont ils sont racontés. Disons tout de même que c’est un livre dans lequel il se passe plein de choses : il y a des révélations, des secrets, un tueur fictif, des jumelles, une maison de retraite, un caissier de supermarché, Andrea Bocelli, des blagues, des souvenirs d’enfance, un perroquet, une crise d’épilepsie. Des personnages aussi – j’en compte au doigt mouillé une vingtaine – des personnages chacun extraordinairement campé, distinct, faisant leur apparition au moment le plus opportun, le plus surprenant. Il faut peut-être avoir essayé de le faire pour savoir à quel point c’est difficile de créer et d’animer plusieurs personnalités différentes en même temps, sans effet de doublon, et saisir toute la force de la proposition de Bordas à ce plan-là. Même les personnages secondaires sont excellents, même ceux qui ne sont pas nommés et s’agitent simplement à l’arrière-plan – Profitant de ce que personne ne le regardait, le barman empocha le billet de dix dollars (p. 254).
En la lisant je me pose la question que je me pose à chaque fois que je lis un livre qui m’impressionne : Comment a-t-elle réussi à faire ça ? Comment une seule personne peut-elle posséder autant de ressources ?
Le roman est plein à craquer d’observations aussi pointues que pertinentes sur l’expérience humaine. En la lisant, je prends conscience comme pour la première fois de la subtilité du monde, mais aussi de la possibilité de la décrire précisément.
Tu crois qu’aujourd’hui, par je ne sais quel miracle… tu crois qu’à cinquante-six ans ton père va commencer à exprimer des émotions complexes ? (p. 30)
Le silence qui a suivi… je m’en souviens mieux que de n’importe laquelle de nos conversations. (p. 65)
Il n’avait jamais trop compris l’intérêt d’être doué pour écouter les autres. Pour lui, ce n’était pas une qualité. De son point de vue, il était plus intéressant et utile d’être un mauvais auditeur, de mal interpréter ce que disaient les gens, car cela les amenait à réfléchir différemment à leurs problèmes, à ne pas rester piégés dans leurs circuits de pensée préétablis. (p. 263)
Il était difficile d’imaginer quiconque ayant du pouvoir sur Ethel, ne serait-ce que celui de l’agacer. Il était difficile d’imaginer qu’Ethel ait elle aussi une mère. Pour Artie, Ethel avait toujours eu l’aura d’un personnage de roman, le genre à tirer secrètement les ficelles de l’intrigue. Personne ne lui disait quoi faire. (p. 329)
Bordas paraît profondément attentive à la réalité physique qui l’entoure, son écriture est concrète et vivante comme un cours d’eau. Elle sait faire des phrases, des vraies belles phrases pour faire honneur à ce qu’elle choisit de raconter. Je suis sensible au style minimaliste d’un Bret Easton Ellis, par exemple, mais utiliser la grammaire au maximum de ses possibilités est une prouesse à part.
Tout était gris, le quai, les rails, les immeubles, la fine neige sur le sol. Il en était tombé un peu, et on en annonçait davantage les prochaines heures – rue et trottoirs avaient été recouverts de gros sel en prévision. Pour lui, cette croûte de sel rugueux était la texture même de Chicago. Il se réjouissait chaque hiver de la voir revenir, et ce ciel, comme un dessin au crayon, ombres estompées au doigt. (p. 21)
Il sentit son cœur battre fort contre le petit carnet dans la poche de sa chemise. (p. 222)
Elle maîtrise l’art de la description, l’art de la cadence, l’art du dialogue (-Tu nages ? demanda-t-elle à August. / -Hé, tu flirtes avec mon fils ou quoi ? / -Tous les matins, répondit August, ignorant son père. P. 352). Elle est aussi très forte pour aborder des thèmes contemporains, comme lorsqu’elle relève le fait que les héroïnes de Sex and the City ne parlent jamais de leurs mères entre elles, et que ça rend la série moins réaliste, d’une certaine façon. Ou quand elle écrit :
Phil comprenait bien pourquoi les hommes blancs cisgenres n’aimaient pas entendre les mots « homme blanc cisgenre » – récemment encore, lui aussi avait du mal avec ce descriptif. Il détestait être réduit à sa couleur de peau, à son genre et à son orientation sexuelle. Il était tellement plus que cela ! Il était roux ! Épileptique ! Il faisait du bénévolat dans un refuge pour sans-abri ! Il jouait du piano ! Et puis il avait un jour entendu dire que les gays et lesbiennes étaient réduits à leur sexualité depuis toujours, et les personnes de couleur à leur couleur, y compris si elles faisaient du piano et du bénévolat, alors pourquoi cela aurait-il posé un problème à Phil d’être logé à la même enseigne ? Ça l’avait fait réfléchir. On ne lui avait jamais présenté les choses aussi simplement. (p.165)
Présenter les choses simplement. Quelle idée brillante. Bien sûr, cela ne signifie pas que Bordas expose des choses simples – au contraire. C’est plutôt dans sa façon de parvenir à poser des mots fluides sur des situations épineuses qu’elle se démarque. La somme de ce qu’elle a à raconter semble inépuisable, elle sait ce qu’elle fait, et le roman avance, déroule son intrigue sûrement, solidement. C’est manifestement une grande observatrice, quelqu’un qui réfléchit profondément avec un esprit en parfait état de marche. Les relations entre les personnages sont complexes dans son texte comme elles le sont aussi dans la vie, et c’est ce qui rend le roman si réaliste.
Certains parents souhaitaient pour leurs enfants qu’ils soient heureux, ou qu’ils aient confiance en eux, où qu’ils soient satisfaits de ce que leur offrait la vie, mais l’objectif de Louis avait toujours été différent : il voulait que son fils apprenne l’humilité, comprenne où était sa place, et que le monde ne tournait pas autour de lui. Quand Kruger était enfant, Louis l’avait obligé à demander à son prof d’athlétisme d’avancer l’entraînement d’une heure afin qu’il puisse aussi assister à son corps de chant à l’autre bout de la ville. Louis s’était dit que l’entraîneur humilierait le petit Ben devant toute l’équipe, non seulement pour avoir osé demander un service aussi grand, mais aussi parce qu’il chantait dans une chorale. Ben en tirerait une leçon. Sauf que l’entraîneur avait accepté. Toute l’équipe avait accepté. Ils s’étaient montrés encourageants avec Ben, ses petits penchants artistiques à la con, alors que ce que Louis voulait lui prouver c’était qu’il n’y avait pas assez de place dans son emploi du temps pour chanter ; fin de la discussion. Et cette histoire de stand-up… il espérait tellement que son fils échoue ! Il était tellement impatient de lui dire « Je t’avais prévenu, ça ne marche pas comme ça, la vie ! » Mais ça avait marché comme ça pour Kruger. Comment inculquer quoi que ce soit à son enfant quand tout tournait toujours à son avantage ? (p. 275-276)
Qu’est-ce que je pourrais ajouter ? C’est un livre qui m’a immensément plu, un des meilleurs que j’ai lus depuis des années, et je lis pas mal. C’est exactement ce que j’attends d’un roman – une prose alerte, du souffle, de l’attention, de la profondeur de jeu, de l’intelligence, de l’humour, de la sensibilité. Techniquement, il m’a littéralement fascinée – il m’a donné envie de venir m’asseoir timidement à côté de Bordas à un bureau, pour travailler comme deux couturières acharnées dans un atelier et comprendre comment elle fait ça – mais les écrivains sont des personnes solitaires et cela n’arrivera jamais ailleurs que dans ma tête.
Alors je l’écris ici, pour que ce soit dit, et dans l’espoir que ce petit témoignage d’admiration vous pousse jusqu’à la librairie la plus proche, parce que je serais étonnée que vous ne soyez pas emporté par ce livre grand ouvert comme une scène, comme la vie. »
-CES MOTS SONT DE LA GRANDE JULIA KERNINON parus dans sa newsletter-
C'est bien écrit cependant on ne sait pas, du début à la fin, où le livre nous emmène. Les personnages ne sont pas très attachants, l'histoire encore moins (s'il y en a une).Et ça n'est pas très drôle. 2 ⭐ pour la bonne écriture