« L’ami Louis » nous plonge dans un voyage romanesque et littéraire où le lecteur découvre en son coeur l’existence de Louis Guilloux, un homme de valeurs, et un écrivain qui a obtenu le Prix Femina pour « Le Jeu de patience » en 1949. Né en 1899, mort en 1980 à Saint-Brieuc, il s’impose comme l’écrivain du réalisme social, étant issu d’un milieu ouvrier. Toute son œuvre décrit cette lutte des classes populaires et salue la dignité avec laquelle est mené ce combat. Dans « L’ami Louis », Sylvie Le Bihan déploie un récit de rencontres, de lettres et d’amitié entre l’écrivain et d’autres « enfants » de son siècle, dont Albert Camus. C’est un texte romanesque, fait d’alliances : celles de l’empathie et de la lucidité, de la mémoire et de l’avenir, du populaire et du littéraire.
La situation de départ montre une jeune préparatrice d’émission littéraire. Élisabeth part en Bretagne rencontrer Louis Guilloux afin de préparer une émission, « Apostrophes », consacrée à Albert Camus. Sylvie Le Bihan emmène son lecteur dans la photographie d’une époque où certains mots, tels que Fraternité et Amitié, avaient encore un sens. Car, « L’ami Louis » est aussi une magnifique histoire d’amitié…
D’emblée, la relation entre Élisabeth et Louis s’installe à rebours de la facilité. Lui se méfie des journalistes, elle avance avec ses doutes. La confiance entre ces deux-là se gagne par touches délicates, par l’écoute et par la droiture. L’autrice excelle à montrer ce travail patient de l’amitié qui se construit lentement par un apprivoisement réciproque. La bascule s’opère au moment où chacun sait qu’il est accueilli tel qu’il est, sans le réduire à ses blessures. « L’ami Louis » met en lumière le sens propre sur mot « fraternité », où s’entremêlent présence et honnêteté.
Ainsi, j’ai ressenti « L’ami Louis » comme un passage de relai, car Louis transmet à Élisabeth bien plus que des souvenirs littéraires. Il lui lègue une éthique, une façon de dire le vrai sans humilier, une possibilité d’appréhender les vies discrètes. De son côté, Élisabeth communique sa curiosité, son intelligence émotionnelle, et lui offre cette chance de mettre de l’ordre dans les valises du passé. La relation qui se tisse lentement entre eux donne au texte toute sa dimension, une pulsation douce, presque respiratoire. Et c’est cette lenteur de la confiance qui se noue, de l’amitié qui prend corps qui a su m’émouvoir. La manière que Guilloux possède d’habiter le monde a beaucoup à apporter au lecteur de 2025.
À mon sens, Sylvie Le Bihan parvient à avec brio à ne jamais opposer littérature et quotidien des « petites gens », car, sans cesse, l’un éclaire l’autre. En célébrant Guilloux, enfant d’une classe ouvrière qu’il n’a jamais reniée, le roman fait entrer dans la lumière celles et ceux qui restent trop souvent sur « le seuil de la littérature » : les visages que la société traverse sans les voir. En mettant au centre de « L’ami Louis », l’amitié avec Albert Camus et les valeurs de ce dernier, elle permet de s’interroger, entre autres, sur la dignité, la justice, et restitue les causes qui méritent que l’on se batte pour elles. La littérature a toujours eu pour vocation de nommer ce qui, sinon, se perdrait…
« L’ami Louis » est un roman tout en nuances, dénué de ficelles narratives faciles. Le récit avance à pas feutrés, laissant des indices qui laissent à deviner des vécus que l’on déterre prudemment. La rencontre d’Élisabeth avec Louis devient alors une école de douceur et de courage. Ces pans d’existence sont désormais lus différemment, sous le prisme de l’attention aux autres. Cette manière pudique d’aborder cet Autre et une éventuelle réparation confère au roman une belle justesse basée sur l’apaisement. « L’ami Louis » réconcilie le passé sans jouer la carte de l’oubli.
Le XXe siècle est ici dépeint à hauteur d’homme. Les différentes étapes, Paris, Saint-Brieuc, Londres, Venise dessinent une cartographie passionnante de la littérature du XXe siècle. On y croise des revues, des prix, des salons, des éditeurs et un large panel d’auteurs. Le « réseau » d’écrivains qui est mentionné ici s’entraide, lit les manuscrits les uns des autres, prête le peu d’argent qu’il possède, écrit des lettres pour soutenir les jours moroses. Le mot « collectif » retrouve ses lettres de noblesse alors qu’il est si souvent galvaudé aujourd’hui. Si vous aimez les romans qui parlent d’écrivains, d’écriture, de milieu littéraire et de littérature, vous allez l’adorer.
L’existence de « L’ami Louis » Guilloux est peuplée d’absents. Pourtant, les morts, les amis lointains, ne cessent jamais de vibrer. Là encore, Sylvie Le Bihan choisit la retenue. La nostalgie est une matière qu’elle polit pour lui donner la forme d’une image jusque dans le présent. Il y a de très belles pages sur ces rendez-vous que la vie met parfois à portée de main, à condition d’accepter de ne pas tout maîtriser. L’amour, comme l’amitié, nécessite un entretien délicat, une veille, une interdiction de trahir les promesses que l’on s’est faites en secret.
La tentation de tout dire est énorme. Celle de romancer aussi. Où placer la frontière entre le réel et son interprétation ? « L’ami Louis » interroge la responsabilité de celles et ceux qui écrivent et racontent. Quelle a été la ligne de crête de Sylvie Le Bihan ? À mon avis, cela commence par ne pas mentir aux lecteurs (ni aux vivants). Puis, de ne pas dessaisir les « petites vies » de leur vérité au nom d’un effet. Et il est vrai que l’écrivaine avance avec beaucoup d’élégance. Elle redonne à réfléchir au sens premier des lettres, en offrant une littérature qui unit plutôt qu’elle divise, qui répare au lieu de mépriser. Je plussoie tellement ce parti pris, et déplore ceux qui font entrer des auteurs ou des genres dans des cases, ou pire encore qui portent tellement la Littérature aux nues qu’ils en découragent les moins armés !
Pour finir, j’aimerais dire que « L’ami Louis » remet la lumière sur de grands Hommes aux belles valeurs. Que ça fait du bien ! Faire ce qui est juste, ne pas humilier, honorer le travail, s’en tenir à la vérité qu’on peut porter. Regardez autour de vous… Il ne reste que peu de place pour le respect de ces valeurs-là. Et puis, « L’ami Louis » nous donne envie d’être, à notre tour, l’ami de quelqu’un. Prenons soin de nos amis, chérissons-les, disons-leur qu’ils comptent et que nous les aimons.