Aujourd’hui, j’ai envie de parler d’un roman qui m’a touchée droit au cœur, de ceux qui ne font pas de bruit mais qui résonnent longtemps après qu’on ait tourné la dernière page. Le Grand Vertige de Marie Colot est un livre qui, sous des airs de légèreté, aborde avec finesse des sujets profonds : la blessure physique et morale, la reconstruction, le deuil d’un rêve, les rencontres qui bousculent et l’amour… celui qui arrive sans prévenir, qui fait trembler les certitudes et chavirer les cœurs.
Avec une plume à la fois vive et poétique, Marie Colot nous emmène dans un récit aussi court qu’intense, qui parle autant aux ados qu’aux adultes, qui fait sourire et qui émeut, sans jamais forcer le trait. C’est un roman qui nous rappelle que parfois, dans les endroits les plus improbables, naissent les plus beaux vertiges. Sa plume est à la fois douce, poétique et incisive, pleine de délicatesse sans jamais tomber dans le pathos. Elle joue avec les mots comme d’autres avec les silences : chaque phrase semble pesée, rythmée, juste. L’humour est là, souvent subtil, parfois plus mordant, mais toujours tendre. Ce style, très fluide, rend la lecture agréable et accessible, tout en donnant une vraie profondeur au récit. On sent qu’elle aime ses personnages et qu’elle veut leur rendre justice, avec pudeur et humanité.
Placer l’intrigue dans un centre de rééducation est une idée originale et très bien exploitée. C’est un lieu de pause forcée, où les corps se réparent mais où les esprits, eux, n’ont d’autre choix que de réfléchir, de ressentir. Ce cadre un peu à l’écart du monde crée une atmosphère particulière, presque en suspension, propice aux rencontres improbables, aux confidences, aux remises en question. Ce n’est pas un hôpital froid ni un décor misérabiliste, mais un lieu habité par des gens qui vivent, chacun à leur manière, des ruptures avec leur vie d’avant.
L’histoire du roman se déroule le temps d’un été, dans un centre de rééducation où Pacôme, adolescent passionné de rugby, tente de se remettre d’une grave blessure. Alors que son avenir de sportif s’effondre, il doit composer avec l’ennui, la frustration et une cohabitation improbable avec Gysèle, une pensionnaire de 77 ans fan de romances Harlequin. Tout bascule lorsqu’une nouvelle patiente, Cassiopée, fait son apparition : mystérieuse, différente, presque insaisissable. Ce trio inattendu va peu à peu transformer ce séjour imposé en une parenthèse inattendue faite de confrontations, de tendresse, de confidences et de désirs confus. C’est une histoire de rencontres, de reconstruction, de sentiments naissants, racontée avec une grande justesse, sans jamais en faire trop.
Pacôme est au cœur de l’histoire. C’est un adolescent brisé dans son élan, à la fois par la blessure physique et par la chute brutale de ses rêves. Capitaine de son équipe de rugby, il se voyait déjà évoluer à haut niveau, et le voilà soudain immobilisé, en colère, déboussolé. Sous sa carapace de jeune sportif fier et un peu bougon, on découvre peu à peu un garçon sensible, fragile, en quête de repères. Ce séjour forcé va le pousser à se redéfinir, à sortir de son rôle habituel, à se confronter à d’autres façons d’être et de penser. Gysèle, sa colocataire septuagénaire, est une véritable bouffée d’air. Avec ses cheveux permanentés, sa langue bien pendue et son amour immodéré pour les romances à l’eau de rose, elle détonne dans l’univers de Pacôme. Mais sous son humour parfois caustique et son ton théâtral, se cache une femme attachante, vive, lucide, qui a elle aussi son lot de blessures. Elle joue le rôle de confidente malgré elle, mêlant conseils farfelus et sagesse désarmante. Leur relation, pleine de décalages et de surprises, évolue avec beaucoup de tendresse et de justesse. Gros coup de coeur pour elle en tout cas. Et puis, il y a Cassiopée. Discrète, mystérieuse, souvent dans sa bulle, elle intrigue Pacôme dès son arrivée. Elle ne se laisse pas facilement approcher, ce qui ne fait que renforcer l’attirance qu’elle exerce. Cassiopée ne se dévoile qu’avec parcimonie, et c’est précisément ce mystère qui donne au récit sa tension douce, ce vertige évoqué dans le titre. Elle incarne à la fois l’élan vers l’autre et la difficulté à se laisser aimer, à faire confiance. Son personnage, tout en subtilité, apporte une belle profondeur au récit. Ensemble, ces trois personnages forment un trio inattendu mais incroyablement complémentaire. Chacun, à sa manière, bouscule les deux autres, leur tend un miroir ou une main, et tous évoluent au fil des pages, de façon naturelle et touchante. Ce sont des personnages qu’on n’oublie pas facilement, parce qu’ils sont pleins de contradictions, d’humanité, de vérité.
Le Grand Vertige est un roman court, mais riche, sensible et profond, porté par une écriture délicate qui fait mouche sans jamais en faire trop. Marie Colot y dépeint avec finesse une période charnière de la vie, cet entre-deux fragile où les rêves s’effondrent parfois, mais où d’autres possibles apparaissent. En choisissant le décor original d’un centre de rééducation, elle nous plonge dans un huis clos à ciel ouvert, où les corps tentent de guérir pendant que les cœurs s’apprivoisent. L’histoire, tout en retenue, nous parle de reconstruction, d’amour naissant, de liens inattendus, et surtout de ces moments suspendus qui changent une trajectoire. Mais ce sont surtout les personnages qui font battre le cœur du roman : Pacôme, adolescent en chute libre, Gysèle, l’aïeule fantasque et tendre, et Cassiopée, l’énigmatique révélation. À travers eux, l’auteure compose un trio bouleversant, drôle, touchant, qui nous invite à regarder au-delà des apparences, à accepter le vertige de l’inconnu, et à croire en la force des rencontres. Un récit tendre et lumineux, qui parle à tous les âges et qui, malgré la douleur qu’il effleure, donne envie d’aimer la vie.