Cela fait quelques mois que j’ai décidé de m’investir pleinement dans la publication de mes critiques littéraires sur Instagram. Peu à peu, ce réseau social est devenu pour moi un territoire d’exploration, presque un pays étranger où l’on circule de feed en feed comme on se promène dans une galerie d’art. J’y admire la beauté des mises en scène, la créativité des bookstagrammeurs, mais surtout — je l’avoue — j’aime y perdre quelques instants de ma journée, scroller comme disent les jeunes, dans l’espoir de tomber sur un livre qui saura réenchanter mes soirs.
Et puis, soudain, la réalité me rattrape. En tournant la dernière page de Presque au paradis, je réalise que nous vivons entourés de pépites littéraires discrètes, silencieuses, parfois même invisibles, qui n’ont rien à envier aux best-sellers tapageurs que l’on achète par automatisme et que l’on referme, souvent, avec un soupir d’ennui. Ici, pas de recette commerciale, pas de surenchère artificielle, simplement le talent brut d’une autrice qui écrit avec le cœur davantage qu’avec la stratégie. Et cela change tout.
Dans ce roman, le deuil n’est pas un thème parmi d’autres, il est la respiration même du texte. Laurence Denali en parle avec une vérité qui serre la gorge, une sincérité qui oblige le lecteur à vivre ce qu’il lit. Ce n’est pas la douleur qui blesse, c’est l’exactitude. Cette manière de décrire l’absence, l’effacement progressif, les traces invisibles que la mort imprime dans nos gestes les plus simples. On lit, et l’on découvre que l’on a, soi aussi, un peu mal.
L’alternance passé et présent agit comme une lumière double, révélant à la fois l’histoire d’Abigail et celle de ceux qui l’ont précédée. Ces chapitres d’autrefois ne sont pas des pauses, mais des fenêtres qui permettent d’entrer dans l’intimité de Bill et Meg, de comprendre leurs rêves, leurs renoncements, leurs luttes, leurs désirs de liberté à une époque où les femmes étaient trop souvent assignées à un rôle qui n’était pas le leur. En moins de 250 pages, Laurence Denali réussit l’exploit de faire vivre une existence entière, avec ses tensions, ses contradictions, sa beauté âpre. On referme ces interludes avec la sensation troublante d’avoir connu ces personnages comme de véritables proches.
Ce qui frappe, surtout, c’est la vitalité de ces êtres de papier. On sent qu’ils ont échappé à leur créatrice, non pas par faiblesse, mais par grâce. Ils existent indépendamment d’elle, marchent seuls, respirent seuls. L’autrice ne les dirige pas, elle les observe, elle les accompagne, elle témoigne. Le lecteur ressent ce phénomène rare où les personnages deviennent si réels que l’on se surprend à oublier la main qui les a écrits. C’est peut-être cela, la littérature véritable, quand l’auteur cesse d’être un marionnettiste pour devenir un passeur.
Moi qui ai lu des centaines, des milliers peut-être, de thrillers, j’ai depuis longtemps perdu l’illusion d’être surpris par un roman. Pourtant, Presque au paradis m’a renversé. Les derniers chapitres m’ont frappé avec la violence douce d’une révélation qui change tout sans même hausser la voix. Trois mots, trois mots seulement, et tout bascule. Je les ai lus, puis relus, avant de laisser échapper un « Wow » incrédule, comme un enfant qui découvre la magie pour la première fois. Le dénouement est d’une élégance rare, il ne cherche pas à tromper le lecteur, seulement à lui montrer ce qu’il avait sous les yeux depuis le début. Une intrigue parfaitement circulaire, où la fin rejoint le commencement et où la vie répond à la mort avec une précision presque sacrée. On referme le roman avec le sentiment d’avoir contemplé quelque chose de juste, de complet.
Et puis, surtout, il y a l’âme de Laurence Denali. On la devine dans chaque phrase, derrière chaque silence, dans la pudeur qu’elle met à évoquer le chagrin. On ne peut écrire ainsi sans avoir traversé soi-même l’obscurité. On ne peut toucher si juste sans avoir été blessé. Ses mots, choisis avec un soin presque artisanal, vibrent d’une humanité profonde, d’une honnêteté qui force le respect.
Elle a eu raison d’opter pour l’auto-édition. Ce roman porte une authenticité qu’aucune maison d’édition n’aurait pu préserver intacte. Il transpire la liberté créatrice, ce luxe que peu d’auteurs s’autorisent encore. Il respire la sincérité, la simplicité, la fidélité à soi. Et il porte en lui, paradoxalement, tout ce que l’édition traditionnelle cherche désespérément, une voix singulière, une émotion vraie, une histoire qui marque.
Presque au paradis n’est pas seulement un très bon roman. C’est une rencontre. Une révélation. Une preuve lumineuse que la littérature, la vraie, celle qui caresse et qui blesse, celle qui console et qui interroge, celle qui nous change un peu, existe encore, parfois cachée dans les replis discrets d’un réseau social.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
2 décembre 2025