Voici un polar qui peut se targuer d’être autant un casse-tête par son enquête, qu’un miroir de notre société. « La honte » d’Arttu Tuominen nous renvoie à notre propre époque saturée d’écrans, qui servent à la fois de défouloir et d’outil de prédation. Il débute dans une petite ville finlandaise où Laura, une adolescente de 13 ans, a disparu. Linda Toivonen est mise sur l’enquête. Rapidement, c’est tout un écosystème qui est mis à nu par les autorités. Le tout rendu possible par internet.
Lorsque Linda parvient à trouver d’autres jeunes filles disparues et un lien commun à tous ces enlèvements, les souvenirs de ses 15 ans remontent dangereusement à la surface. Dans ce roman, les mythologies enfantines sont recyclées en pièges et s’entremêlent avec les notions de prédation, de violence et de silence. « La honte » conjugue tension narrative et justesse des situations et propose une véritable collision entre image et intimité, entre rêve et exploitation, entre sécurité personnelle et intrusion virtuelle.
En articulant honte et exposition, Arttu Tuominen donne le ton. Ici, « La honte » ne reste pas cantonnée à une simple émotion, c’est un véritable carburant social. À l’ère des écrans, une photo intime est susceptible de devenir un couperet. Du simple selfie aux « nudes », les adolescentes s’enferment dans un cercle vicieux où l’onde de choc du partage de ces clichés arrive de partout. Le collège devient alors un tribunal, la rumeur enfle, la peur tuméfie les relations. Il n’est pas étonnant que « La honte » aimante le texte. L’isolement agglutine les peaux et le lien avec l’Autre s’effondre. En arrière-plan, l’enquête policière suit les empreintes visqueuses laissées par ces images.
Dans « La honte », une autre thématique m’a fait forte impression dans son traitement : la relation mère-fille. En sus, une relation mère-adolescente en plein désir d’indépendance et de contestation de l’autorité. Ainsi, deux voix s’écharpent dans un espace-temps où mère et fille ne parviennent plus à se comprendre. Si la jeune fille demande qu’on lui lâche la bride, le vécu de la mère empêche ce souhait. En effet, dans sa jeunesse, Linda a quitté son foyer très tôt pour suivre des faiseurs de miracles lui promettant la célébrité dans le mannequinat. L’expérience n’a pas tourné comme prévu et l’alcool s’est invité à la fête depuis ce temps-là. Dans les confrontations mère-fille, l’adolescente en colère inverse la balance du pouvoir : la fille devient l’adulte responsable. L’alcoolisme de sa mère n’est plus un secret pour elle depuis longtemps…
Ainsi, Linda, mémoire vive d’une jeunesse sous les paillettes, d’une sexualisation prématurée, de l’alcool social, des flatteries avec arrière-pensées, se sent légitime dans sa manière de mener sa fille et son enquête. L’ivresse de reconnaissance et « l’envie de se montrer » constituent la porte d’entrée vers de nombreux dérapages.
Parallèlement, l’enquête policière basée sur la prédation numérique se poursuit. C’est l’occasion pour Arttu Tuominen d’introduire la figure de « Peter Pan », celui qui emmène au pays de nulle part. Derrière cette figure de conte se cache un prédateur qui cherche à isoler et à manipuler. « La honte » montre comment ces pédophiles se faufilent dans toutes les applications ou les jeux en ligne utilisés par nos adolescents. L’imaginaire de l’enfance se transforme en outil de manipulation. Arttu Tuominen tresse les mots qui font rêver les enfants, et y ajoute des avatars charmeurs capables de créer une proximité numérique pour contourner les garde-fous et la vigilance des adultes. Quant à l’adulte malveillant, il habite déjà sous le toit de sa victime et essaie de s’en faire un ami qu’il appâte avec persévérance.
L’insertion du mythe de Peter Pan, ce garçon qui ne veut pas grandir, parle aux adolescents qui voudraient s’arracher du temps présent (école, conflits avec les parents, etc.). Or, « La honte » souligne bien à quel point l’utilisation des nouvelles technologies peut être à la fois le cœur battant d’une époque et un leurre dangereux. Nous avons tous besoin de croire à des histoires. Nos adolescents au coeur tendre encore plus vulnérables à ce type de discours…
Moi qui suis peu friande de littérature nordique, j’ai aimé la façon dont Arttu Tuominen a inséré l’intime dans le social. Les scènes de vie courante au collège, par exemple, avancent parallèlement aux scènes familiales. Et chaque trajectoire familiale dit quelque chose de la Finlande d’aujourd’hui. Ainsi, l’auteur dresse un portrait social dans une enquête criminelle. Après quelques recherches, j’ai cru comprendre qu’il faisait de même dans les autres tomes de sa série « Delta Noir ». J’aime l’idée d’en apprendre davantage sur des pays que l’on connaît moins. « La honte » s’inscrit donc dans un réseau communautaire qui me parle.
Sur la forme, nous sommes très loin des polars à grand spectacle et à moult rebondissements. Les scènes sont vivantes sans être ostentatoires, et ce sont surtout les voix des personnages et ce qu’ils nous disent qui restent en mémoire. La solitude de chacun est omniprésente, et c’est une chose qui m’a frappée. Les confidences restent difficiles, le silence est pesant, l’épuisement et la culpabilité habitent les différents protagonistes. J’ai aimé ce temps de lecture où l’intrigue avance pas à pas, à un rythme différent.
« La honte » peut se résumer ainsi : c’est un polar sur la fabrication du regard. Le regard que l’on porte sur soi face à celui que l’on subit. Il y a aussi l’idée du regard qu’on refuse et qui pourrait se résumer à « je n’ai pas voulu voir » (alors que de nombreux indices étaient présents). « La honte » nomme à la fois ce qui abîme et ce qui maintient : les silences, la vérité inavouable. Il est frappant de constater qu’à chaque fois qu’une photo apparaît dans le roman, un personnage vacille. C’est dire le poids de l’image qui émeut ou rebute : reflet d’une identité ou arme de chantage, elle ne laisse personne indifférent. À la fin, « La honte » devient un miroir que l’on ne cherche pas forcément, mais qui toujours nous rattrape…
Traduction : Claire Saint-Germain