ce récit m’a marquée par son intensité et sa capacité à faire vivre, presque physiquement, une époque complexe : la guerre d’Indochine.
Une couverture qui raconte déjà l’histoire
Avant même d’ouvrir le roman, la couverture interpelle. Fidèle à l’identité visuelle du Seuil, elle arbore un bandeau corail encadrant le titre sur fond blanc. Mais ce qui retient le regard, c’est la partie inférieure : une étoffe bleu profond, finement brodée de fleurs rouges, jaunes et vertes, avec une grande fleur blanche à peine esquissée.
Ce tissu n’est pas un simple ornement graphique : il illustre et incarne le cœur du roman. Il évoque la tunique traditionnelle indochinoise retrouvée dans le cercueil de Simone, véritable objet-relique et point de départ de l’intrigue. La couture verticale au centre rappelle le lien – et la fracture – entre Nancy et Saïgon, entre le passé et le présent.
La grande fleur inachevée, quant à elle, symbolise les absences et les non-dits : Paul disparu, la mémoire familiale trouée, et ces destins que la guerre fauche avant qu’ils ne s’épanouissent pleinement. Une couverture qui, loin d’illustrer passivement, met déjà en scène les tensions et les émotions du récit.
Une intrigue entre correspondances et secrets enfouis
Le roman débute en Lorraine, en 2020. Pour libérer de la place dans le caveau familial, Simone est incinérée. À cette occasion, on redécouvre la tunique bleue qu’elle portait dans son cercueil – un vêtement envoyé par son mari, Paul, au début de la guerre d’Indochine, avant qu’il ne disparaisse.
Le narrateur hérite de cette tunique, ainsi que d’un carton portant la mention « Nancy-Saïgon ». À l’intérieur : la correspondance entre Paul et Simone. Ces lettres deviennent le fil rouge du récit, reconstituant à la fois une histoire d’amour naissante et la lente transformation d’un homme projeté dans l’horreur coloniale.
Paul Sanzac : un personnage à la neutralité dérangeante
Dans les premières pages, Paul est encore le jeune marié qui quitte Marseille à bord du Pasteur pour rejoindre l’Indochine. Quatre semaines de navigation jusqu’au Cap Saint Jacques, puis quelques heures de plus sur le fleuve Đồng Nai avant de rejoindre Saïgon.
Mais une fois sur place, l’homme change. L’Indochine du roman n’est pas une carte postale : elle est celle de la guerre d’indépendance, que le Viêt Nam appelle « guerre de résistance antifrançaise » (1946-1954). Le conflit, tel que le décrit Adrien Genoudet, est brutal, sans fard : violences physiques et sexuelles, drogue, humiliations, exécutions.
Face à cette plongée dans les ténèbres humaines, Paul reste, pour moi, un personnage neutre – ni haïssable, ni attachant. Il n’offre pas de clé psychologique claire. Chaque lecteur pourra l’interpréter différemment : héros brisé par la guerre ou complice passif de ses horreurs.
Simone et Tilleul : les figures qui marquent la lecture
Si Paul reste énigmatique, Simone m’a touchée par sa fidélité et sa solitude. Elle écrit à son mari chaque jour, élevant seule leur fille Édith, née sans avoir connu son père. Sa voix épistolaire apporte un contraste tendre à la dureté des scènes de guerre.
Et puis, il y a Tilleul. Un prénom rare, un personnage encore plus singulier. Souffre-douleur dans l’armée, marginal, solitaire, il noue une relation étrange avec Paul. Pas assez proche pour échapper aux humiliations, mais suffisamment pour exister à ses côtés dans ce chaos. Ce personnage m’a intriguée, émue même, et j’ai guetté jusqu’au bout son destin : reviendrait-il ? Et dans quel état ?
Un style littéraire immersif et percutant
La plume d’Adrien Genoudet est à la fois fluide et coupante. Il parvient à rendre l’atmosphère de l’Indochine coloniale palpable : la moiteur des paysages, la tension constante, la lente désagrégation morale des hommes. Son écriture n’adoucit pas la réalité : elle expose, sans détour, ce que la guerre a de plus ignoble.
Certaines descriptions sont difficiles à lire, mais elles participent à l’authenticité du récit. Elles rappellent que cette guerre, souvent reléguée au second plan dans la mémoire collective française, est une page sombre de l’histoire nationale.
Une lecture nécessaire pour l’effort de mémoire
Ce qui fait la force de Nancy-Saïgon, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’une fiction historique : c’est aussi un travail de mémoire. À travers l’histoire de Paul, Simone et Tilleul, Adrien Genoudet questionne la responsabilité, le silence, et la manière dont les familles héritent – ou choisissent d’ignorer – les vérités dérangeantes.
Ce roman rappelle que la guerre d’Indochine n’a pas seulement été une défaite militaire pour la France : elle a été une fracture morale et humaine, dont les cicatrices traversent encore les générations.
Verdict : un roman exigeant et marquant
Nancy-Saïgon est un roman qui demande un lecteur attentif, prêt à plonger dans des zones inconfortables. Il ne cherche pas à séduire par le romanesque, mais à confronter à une réalité brutale, tout en maintenant un fil narratif intime grâce aux lettres de Simone.
La force du texte réside autant dans ce qu’il raconte que dans la façon dont il le raconte : une écriture précise, évocatrice, jamais gratuite dans sa dureté. Un livre à lire pour comprendre, pour se souvenir, et pour réfléchir à ce que la guerre fait aux hommes et à ceux qui les attendent.