En 1975, elle reçoit le prix du festival des arts de Kyushu pour « La voix de l’eau » ce qui l’encouragea fortement dans sa carrière littéraire. Son ouvrage « Le Chaudron » l’a ensuite rendue célèbre grâce à l’adaptation qu’en fit KUROSAWA Akira pour son film « Rhapsodie en août » sorti en 1991.
3.5 C’était très intéressant et sur certains aspects assez loufoque. J’ai l’impression d’avoir été témoin d’un tout petit bout de quotidien particulier d’îles isolées du Japon et d’une façon c’était aussi assez doux
Io, 92 ans et Someko, 88 ans sont les seules habitantes d’une petite île au large du Japon. Anciennes pêcheuses d’ormeaux, elles n’ont jamais quitté ce caillou sur lequel elles sont nées et sur lequel elles mourront. La fille d’Io San leur rend visite dans le but de convaincre sa mère de repartir avec elle sur le continent. Mais la vieille femme ne l’entend pas de cette oreille. Avec son amie et complice de toujours, elle passe ses journées dans un dénuement quasi complet, se contentant d’un maigre potager, des navettes de ravitaillement des gardes côtes, des algues cueillies sur la plage et du poisson acceptant de mordre à l’hameçon. Sa routine consiste à rendre hommage à son mari défunt et à tous les pêcheurs disparus en mer et à danser un rite ancestral où elle virevolte comme un oiseau. Un quotidien simple où la nature occupe une place fondamentale. Kiyoko Miura propose une plongée hors du temps, où ressasser les souvenirs et honorer les morts représentent les seules raisons de vivre. Elle montre la beauté sauvage d’un environnement où le calme plat peut rapidement être balayé par un typhon dévastateur. Sa réflexion embrasse des thèmes aussi vastes que la vieillesse, la solitude de la vie insulaire, l’attachement viscéral à sa terre et l’inquiétude légitime des enfants pour leurs parents isolés. C’est à la fois très terre à terre, profondément onirique, méditatif et contemplatif, mais également politique, notamment en abordant la question de la lutte contre les clandestins chinois et les bateaux de pêche illégaux. Le mélange est loin d’être indigeste, bien au contraire, cette multiplicité de tons et d’ambiances donnant au texte son épaisseur et sa richesse.
Umiko est une japonaise de 65 ans qui revient sur son île de naissance suite au décès d'une des habitantes de l'île. Cette petite île de la mer de Chine orientale ne compte plus que deux habitantes : Io, la mère d'Umiko, et Someko, une voisine, toutes deux âgées de 90 ans. L'île fait partie d'un archipel d'îles délaissées, où tous les habitants sont progressivement partis habités sur le continent ou sur des îles plus grandes à proximité. Io et Someko sont de vielles amies qui pratiquaient ensemble la plongée sous marine, pour pêcher le poisson. Mais elles sont aujourd'hui plus attirée par les airs : elles dansent régulièrement sur la falaise, car on dit que les pêcheurs morts en mers se changent en oiseaux.
Umiko se fait du souci pour sa mère et pour Someko, qui vivent une vie très simple, presque précaire, sur cette île isolée. Elles sont certes hebdomadairement ravitaillée par un bateau, et peuvent subvenir à leurs besoins grâce à la pêche et au jardinage, mais au moindre problème, elles seront seules. Le projet d'Umiko est donc de convaincre les deux vielles femmes de repartie avec elle pour habiter sur le continent, chose qu'elles n'ont absolument aucune intention de faire.
Mais, progressivement, Umiko se réhabitue à cette île qu'elle avait quitté assez tôt, à l'adolescence. Les oiseaux, la plongée, les virées en bateau, la présence de Io et Someko, tout cela la convainc peu à peu de rester habiter sur l'île, à la fois par devoir, mais aussi par envie. Les îles doivent aussi être protégées contre les pêcheurs contrebandiers chinois qui rôdent autour et profitent de l'exode pour piller les zones riches en poissons.
Bientôt arrive la saison des typhons, et l'île est particulièrement en danger puisque les habitations sont vétustes et pas bien entretenues. Umiko trouve des moyens pour se réfugier avec Io et Someko, qui perd petit à petit la vue. Le typhon passé, sa décision est prise : elle restera sur l'île.
Critique :
Il s'agit d'un roman très contemplatif, qui brasse principalement deux thèmes.
Le premier est celui du temps qui passe. C'est d'abord le temps des individus, la vieillesse qui rattrape Io et Someko. Umiko est confrontée au difficile problème de la gestion des vieux, entre désir de les arracher à leur terre parce que c'est plus simple et plus prudent, et besoin de se conformer à leurs désirs et à leurs habitudes auxquelles les deux vielles femmes sont plus que très attachées. Umiko n'est pas la seule à prendre en charge ce vieillissement puisque les deux vielles femmes reçoivent régulièrement des propositions pour intégrer la maison de retraite de l'île de Vingt-Criques, une île plus grande située non loin. Bécassin, un résidant de l'île de Vingt-Criques chargé de surveiller les îles de l'archipel, passe aussi régulièrement pour visiter les deux vielles. Mais celles-ci résistent et s'accrochent à leur bout de terre, et mentent sur leur degré d'autonomie pour échapper à la maison de retraite. Ce n'est pas qu'elles refusent de vieillir, c'est plutôt qu'elles veulent vieillir comme elles l'entendent, en continuant la vie telle qu'elles l'ont toujours vécue, sur l'île. Le temps qui passe est aussi celui de la collectivité : les maisons qui tombent en ruine, toutes les îles aux alentours qui se vident, partout le problème du vieillissement se pose à toutes les échelles. Ce vieillissement général a pour effet de repousser les limites de la vieillesse : Umiko, 65 ans, est considérée comme une jeune fille.
Le deuxième thème, certainement le plus important, est celui de la nature. La nature est ici envisagée sous deux aspects : les poissons dans la mer, et les oiseaux dans le ciel. La mer est le lieu de la vie, car c'est elle qui nourrit les habitants, c'est elle qui permet le lien entre les îles, elle isole mais elle rapproche. Le ciel est le lieu de la mort, car les marins, selon la légende locale, se transforment en oiseaux une fois mort. Io et Someko reçoivent régulièrement la visite, en rêve ou en transe, de leurs proches morts sous forme d'oiseaux, qui les informent de leur métamorphose. La danse des deux vielles se fait en ce sens : à leur tour, elles demandent à être changées en oiseaux. Pourquoi en oiseaux plutôt qu'en poissons, alors même que les poissons sont aussi libres dans l'eau que les oiseaux le sont dans le ciel ? Car la mer est une ressource, c'est ce qui permet la satisfaction des besoins. L'air au contraire est le lieu du superflu, et donc des croyances.
Enfin, il faut dire un mot sur la xénophobie banalisée dans ce roman. Les personnages, et principalement Bécassin, celui qui patrouille dans l'archipel, puis Umiko, sont très préoccupés par ces pêcheurs clandestins, probablement chinois, qui braconnent les poissons dans les îles, et qui, dit-on, iraient même jusqu'à s'installer sur certaines îles. Ces invasions sont un symptôme de la désertification. Jamais le roman ne soulève les problèmes de cette xénophobie, et tout nous pousse à être aussi indigné que le sont les personnages : qui sont ces chinois qui mangent nos poissons et débarquent sur nos îles ? Ici ce n'est même pas un problème écologique qui se pose, car la surpêche n'a pas l'air d'être une préoccupation de Bécassin. C'est davantage un problème symbolique et identitaire : les chinois profitent de la naïveté et de la gentillesse des japonais pour franchir la frontière invisible en prétextant qu'ils ont dérivé ou qu'ils se sont perdus.
Et ici on perd de vue les poissons et les oiseaux, la mer et le ciel, au profit de la terre, le sol national, la patrie en danger. On aurait pu attendre du roman qu'il jette un regard critique sur cette xénophobie, d'abord parce que les chinois pourraient régler le problème de la désertification que montre le récit, et ensuite parce que le roman fait l'apologie de la mer et du ciel qui sont sans frontières. Pourtant il n'en est rien. Est-ce par naturalisme que la romancière s'interdit tout jugement moral ? Ou bien est-ce parce que la xénophobie est tellement intégrée au nationalisme japonais que tout cela parait naturel ?
Quoiqu'il en soit, pour les personnages ou pour la romancière, même le ciel et la mer ne peuvent se soustraire à la logique des frontières. La contemplation de la nature se fait toujours depuis chez soi, sur notre terre, dans ce qu'on pense être le bon côté de la frontière. Le naturalisme est un nationalisme, et l'internationalisme devra être anti naturaliste.
Magnifique ! J'ai toujours été fascinée par les ama, ces plongeuses japonaises qui continuent pour certaines leur activité jusqu'à un âge avancé.
Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman, mais l'atmosphère est poétique, saisissante. On découvre un autre Japon avec de petites îles presque abandonnées. La description des paysages sous-marins est superbe. J'ai été fascinée par tout ce qui touchait aux croyances et aux superstitions. On a l'animisme, avec la proximité entre l'homme et la nature, les bateaux fantômes, les rites qui rythment la vie en communauté...
C'est le crépuscule d'un monde, parfaitement bien capturé.
De la poésie sous guise d'un roman. Les habitants de ses îles perdues dans la Mer de Chine vivent simplement, les légendes, la spiritualité, les croyances ancestrales se mêlant à une rudesse qui semble préserver la vie contre les éléments. Un lieu ou terre, ciel er mer se rejoignent littéralement, figurativement et spirituellement. Un délice enchanteur tout en douceur malgré un environnement qui ne pardonne pas.
Un roman lent et sans prétention. On se laisse porter par une poésie envoûtante qui nous happe. Entre les petites îles oubliées, les croyances anciennes et les paysages sous-marins magnifiques, on perçoit la fin d’un monde, représenté avec une justesse touchante.