Dans les thématiques d'été, on retrouvera cette année le roman en vers libres agrémenté de photographies "Ce que j'aimerais trouver sur la plage", de Rhéa Dufresne. Ce n'est donc pas le roman en prose rependu, mais plutôt le genre de récit continue en vers qu'on a connu avec "La chambre éteinte" aux éditions Léméac ou les sympathiques Unik, collection de la maison Héritage Jeunesse. Cette lecture me laisse mi-figue mi-raisin.
Charlotte reçoit très mal la nouvelle du déménagement prochain de sa famille, surtout qu'elle l'a su par l'intermédiaire d'un professeur. Déstabilisée par la perte de ses repaires, elle vit mal que ses amies la trouve chanceuse de quitter leur petit village, que ses parents ne l'aient pas consultée et que son petit frère est tout son contraire, très heureux et très vote adapté à son nouveau milieu. L'ado se referme sur elle même, amère et en colère, elle trouve refuge sur une petite parcelle de plage isolée. Un jour, par hasard, elle met la mains sur une photo laissée sur sa petite plage et pense qu'on l'a laissée là pour elle. Ainsi commence une drôle de communication en photos.
De manière générale, j'aime bien les romans en vers libres, moins en tant que Lectrice, plus en tant que libraire, car je pense aux lecteurs ados qui aiment peu la lecture et pour qui le choix du vers libre permet une lecture différente, aérienne à sa façon, puisqu'on se concentre généralement sur quelques lignes essentielles et de tournures narratives assez simples. On restreint même un état général à quelque mots, parfois. Bref, ce compromis entre la poésie et la prose me semble intéressante pour diversifier l'offre de narration et donc de lectorats. Le tout est accompagné de photos, ce qui est encore plutôt rare, mais j'aurais préféré qu'on opte pour des fioritures de dessins bien faits, au lieu des gribouillis spiraleux qui gâchent les photos.
L'idée d'une conversation entre deux étrangers, je l'ai retrouvée dans le roman "Les carnets de Novembre", cette histoire un peu improbable et empathique, où deux ados ont tenu une conversation écrite entre les pages d'un carnets d'une papeterie, ce qui a permis à un jeune isolé d'exprimer sa peine. Au moins, l'écriture rendait le tout assez clair, mais ici, avec les photos, j'avoue avoir eu du mal. L'interlocuteur mystère donne des bouts d'endroits vraiment pas clairs, en contrepartie de quoi Charlotte fournit des photos qui, je crois, sont supposés refléter ses états d'âmes, mais qui sont parfois moches ( comme ce reste de papier Reese). Peut-être l'interlocuteur voulait-il lui faire découvrir des lieux, mais pourquoi les rendre aussi volontairement difficiles à traiter? Aucune prise large, que des fragments de trucs pas nets, comme un module de jeu. Une chance que l'héroïne l'a précisée, je ne l'aurait jamais deviné. Pour le personnage, c'était peut-être drôle à chercher , mais en tant que lectrice, ces photos ne m'ont pas semblé spécialement attirantes.
J'ai eu beaucoup d'intérêt pour le thème du deuil de lieu, surtout dans un contexte où l'adolescente n'a pas été consultée et qui vit mal ce changement dans sa vie. Elle n'a pas été prévenue d'avance et l'a apprit par une tierce personne, ce qui ajoute au sentiment de trahison et au bris de confiance. Dès le départ, le personnage de Charlotte s’embourbe dans une alternance de bouderies, de fuites et de colères sourdes, et ses stratégies ne varieront pas beaucoup. Ses émotions ne vont pas beaucoup évoluer non plus. Charlotte nage dans une nostalgie continue, un sentiment d'exclusion social qu'elle entretient plus ou moins consciemment et une tendance à l'auto-apitoiement. Ce n'est pas une ado en quête de solution que j'y ai découvert, mais une ado qui s'enfonce et qui attend. C'est ironique, quand même, car de base, elle est en colère qu'on décide à sa place et elle fait exactement ça: Attendre qu'on vienne à elle. Heureusement, elle le réalise par elle-même, c'est ce qui va la conduire à laisser une photo vraiment pas simple à décoder ( une pierre blanche sur un rivage de galets sombres), supposé faire venir le mystérieux jeune-homme-photographe-sauveur. J'ai repéré quelques progressions, comme celle où Charlotte fini par cesser d'accepter l'alcool de ses amis du dimanche qui en raffolent, mais qui la rend malade. Elle a cessé de rentrer aux petits heures du matin aussi. Le climat de la famille semble se détendre avec ses changements, mais reste qu'aucune conversation pertinente ne vient adoucir quoique ce soit dans cette famille.
Dans la psychologie générale du livre, je constate une famille déconnectée au niveau de sa communication. Il y a beaucoup de banalisation ou de minimisation des sentiments de Charlotte, qui traverse un deuil de lieu. Comme tous les deuils, il s'agit d'un processus, avec le va-et-vient entre les étapes, entre déni, négociation, colère et dépression ( parce que l'acceptation va vraiment tarder dans le récit). J'ai lu que ni son père - formidablement effacé du récit - ni sa mère - qui feint la joie pour cacher son anxiété, ce qui illustre une stratégie plus ou moins efficace, car on ne gagne rien à simuler ou dissimuler des émotions - ne s'attardent à comprendre le ressentie réel et les raisons de ces émotions chez leur ado. On a donc ici une représentation d'une mauvaise gestion de transition de vie, je trouve. Charlotte, pour sa part, faillit à mettre les bons mots et surtout, à parler de son ressenti, autant avec ses amies que ses parents. Je ne suis pas en train de dire que le roman est négatif pour cette raison, il nous en faut de mauvais exemples de ce genre, pour illustrer pourquoi ils ne fonctionnent pas. Je suis juste déçue qu'on ne donne pas de résolution avec la famille ou au moins une indication qu'il y a une progression. La famille est donc, dans tout le récit, un facteur de risque et non un facteur aidant. C'est triste quand on y pense. On lit même que plusieurs grosses chicanes ont eu lieu, que rien ne s'est amélioré, au contraire.
En conséquence de ce climat général familial conflictuel, le roman dégage beaucoup de colère et beaucoup d'amertume, du début à la fin. Il y a un léger éclaircissement vaguement ensoleillé apporté par le garçon-sauveur-photographe, ce qui me semble "magique" comme final. C'est rapide et c'est bien sur facile, parce que c'est un autre personnage qui résout le nœud du problème. Je ne suis pas très friande de ce genre de fin, qui ne m'apporte, en tant que lectrice, qu'un sentiment de n'avoir rien sur lequel introspecter ou extrapoler.
Dans les éléments que j'ai personnellement moins aimés, il y a le graphisme de la couverture, que je ne trouve absolument pas inspirant, et le gribouillage en noir sur les photos, que je trouve peu esthétique, donc de trop. Ce n'était même pas des dessins définis, mais de vrais gribouillages qui gâchent certaines photos.
Aussi, il y a quelque chose de peu claire avec cette histoire de jeu de piste en photographie. Déjà, l'idée qu'un parfait inconnu ait eu l'idée de mettre une photo, sans aucunes indications ou indices dessus, pour une jeune ado "qui a l'air perdue" est en soi étrange. Elle aura pu ne jamais la trouver, ne rien comprendre des photos ou juste s'en foutre- surtout qu'elle n'est pas très disponible psychologiquement. Plus tard, car manifestement elle comprend par elle-même qu'il s'agit d'un "jeu", elle laisse une photo pas super évidente à décoder qui est supposé lui faire rencontrer son mystérieux guide. Et ce guide comprend parfaitement cette photo et vient la rencontrer pour lui expliquer que c'est son grand-père qui a eu le "flaire" qu'elle n'allait pas bien. Bref, tout cela me semble peu vraisemblable et tiré par les cheveux,mais bon, ce n'est que mon impression. Je n'ai pas comprit grand chose de ce jeu au final, autre qu'il s'agissait souvent de lieux dans le village.
Par ailleurs, je ne saisi pas trop l'idée derrière ce jeu de piste, en ce sens où le personnage de Charlotte fait un constat que je trouvais très pertinente et juste. Elle réalise qu'au final, pour trouver sa place, elle doit y mettre du sien, ne pas simplement attendre que quelqu'un lui donne une place toute désignée dans laquelle se complaire. Ce serait facile et idéal si les choses arrivaient toujours ainsi, mais dans la vraie vie, il faut s'approprier une certaine liberté d'agir pour que des changements réels surviennent. Pourtant, le récit finit avec l'exact contraire de ce constat: Charlotte rencontre le jeune homme de son âge qui lui a fait le jeu de piste en photos et lui promet de lui faire rencontrer d'autres jeunes. Bon, ben finalement, c'est encore l'histoire d'une fille qui se fait "sauver" par l'arrivé d'un gars, qui va lui fournir sur un plateau de nouveaux amis, si je suis bien, ce n'est pas vraiment novateur comme idée. C'est même un peu décevant, surtout, je le rappelle, alors même que je trouvais que Charlotte mettait le doigt sur une leçon importante de pouvoir d'agir. Bref, personnellement, je trouve cette fin décevante et déjà-lue.
Pour un lectorat adolescent du 1er cycle secondaire, 12-15 ans+
Ce que j'aimerais trouver sur la plage de Rhéa Dufresne, publié en mai 2025 chez Bayard Jeunesse Canada
📷 ce roman jeunesse est une excellente initiation à la poésie. Écrit en vers libres, l'autrice joue avec les mots et réussit à nous faire ressentir les émotions de Charlotte qui vit un deuil, celui de se voir imposer un déménagement dans une autre ville. D'abord fâchée contre ses parents de perdre ses repères, Charlotte rencontrera des jeunes de son âge mais ne fera pas de bons choix. À travers son deuil, on l'a voit apprivoiser son nouvel environnement grâce à des photos laissées par un inconnu dans son nouveau petit repère. D'ailleurs , ces photos apportent beaucoup de beauté et de prestance à cette histoire où la nostalgie prend tout son sens.
Superbe lecture d'été, ce roman en vers libres a su me toucher au cœur. Une adolescente déracinée contre son gré apprend à survivre dans son nouveau milieu. D'abord perdue dans sa solitude, elle fera des rencontres, toxiques au départ, puis sa passion pour la photographie la mènera à une rencontre décisive, qui chamboulera tout! Amour des livres, plages, échanges anonymes et adolescence sont au cœur de cette œuvre. J'ai adoré les citations tirées de Charlie Brown au début de chacun des chapitres.
« Chaque chose a le parfum des dernières fois les au revoir sont des adieux tout à une date dernières péremption » (Dufresne, Rhéa. Ce que j’aimerais trouver sur la plage, p.32)