Après six ans d'attente, Jesmyn Ward, seule femme double lauréate du National Book Award, est de retour avec un roman puissant et lyrique qui nous plonge au cœur de la tragédie de l'esclavage. La toute première arme que j'ai tenue a été la main de ma mère.
Annis est encore une enfant quand sa mère est vendue à un autre propriétaire. Et n'est guère plus âgée quand son maître, qui est aussi l'homme qui a violé sa mère, se débarrasse d'elle avec d'autres esclaves. Lors de leur terrible marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis tente de se raccrocher à la vie et aux enseignements de sa mère : se battre, toujours, avec les armes et les sagesses qu'elle lui a transmises. Avec la mémoire aussi, celle de ces femmes qui, avant d'être arrachées à leur terre, ont été les guerrières des rois du Dahomey. Et avec la seule force qui lui reste, sa connaissance des plantes, des abeilles, de cette nature qui semble si hostile aux yeux des Blancs et qui pourtant est nourricière pour qui l'honore. Et puis, quand Annis se sent sombrer, elle peut encore implorer Aza, l'esprit de sa grand-mère, capable de faire gronder l'orage et tomber la pluie. Celle qui, quand la faim et la douleur se font trop fortes, lui murmure qu'un jour, elle et ses frères et sœurs de malheur seront tempête...
Jesmyn Ward is the author of Where the Line Bleeds, Salvage the Bones, and Men We Reaped. She is a former Stegner Fellow (Stanford University) and Grisham Writer in Residence at the University of Mississippi. She is an associate professor of Creative Writing at Tulane University.
Her work has appeared in BOMB, A Public Space and The Oxford American.
3.5 très beau mais très long (ça ne fait que 230 pages en français pourtant). les éditeurs vous diront que c'est du réalisme magique mais c'est clairement un roman fantastique où l'héroïne parle aux esprits du début à la fin. les dernières pages sont de toute beauté ❤️
Mais quel incipit! Dès la première phrase, « La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère », Jesmyn Ward capte l’attention par une métaphore puissante qui annonce la profondeur émotionnelle du roman. L’héroïne, Annis, est la fille de son maître, un détail qui façonne son identité et ses luttes tout au long du récit.
Si le sujet de l’esclavage est dur, le traitement qu’en fait Ward est savamment choisi. Des éléments secondaires font en sorte que la lecture n’est pas lourde. Le personnage de Mama Aza, qui épouse le roi d’un village et devient une amazone, enrichit le l’histoire d’une dimension mythologique fascinante. Ward explore ici des thèmes de pouvoir, d’héritage et de résilience féminine, en liant l’individuel au collectif.
Le choix de la narration par un enfant apporte à la fois un regard naïf et une intensité émotionnelle brute. Elle influence le ton du roman que j’ai trouvé parfois mélodramatique. Bien que le contexte soit tragique, les passages qui m’ont semblé larmoyants auraient pu faire déraper le plaisir, mais heureusement, ils étaient peu nombreux et de courte durée.
Ça m’a pris un certain temps à accrocher, je n’étais peut-être pas dans le bon état d’esprit au début, mais j’ai dû le déposer pour lire un service de presse et quand je l’ai repris, j’ai été aspirée au cœur des péripéties d’Annis.
Une histoire d’amour ajoute une couche d’intimité et de complexité aux dynamiques du récit. La relation est traitée avec sensibilité, s’intégrant naturellement dans le parcours de l’héroïne.
Nous serons tempête est un roman riche en symbolisme et en émotions. L’œuvre de Jesmyn Ward brille par sa profondeur thématique et son exploration des liens humains et spirituels.
Le calvaire d’Annis, jeune esclave séparée de sa mère puis vendue en Louisiane. Elle arrivera à survivre grâce aux esprits qui l’accompagnent et lui donne des forces. Un roman volcanique, organique, porté par une langue d’une grande puissance lyrique. Un peu long parfois, même si le texte est court, mais c’est une belle expérience littéraire quand on accepte la part de réalisme magique. Parfois la souffrance est telle qu’on se raccroche à l’irrationnel.
« La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. » Ainsi s’ouvre « Nous serons tempête ». Son autrice, Jesmyn Ward, a remporté deux fois le National Award pour un ouvrage de fiction. À ce jour, elle est la seule femme à pouvoir s’enorgueillir de cette distinction.
Le roman raconte le destin d’Annis, une jeune femme réduite à l’esclavage depuis son plus jeune âge. Séparée très tôt de sa mère, elle est vendue, puis contrainte à marcher vers les plantations de Nouvelle-Orléans. Elle survit à la violence, aux fardeaux de la vie quotidienne grâce aux enseignements de sa mère qui n’a jamais cessé de lui répéter : « Ton arme, c’est toi ». Durant ce long et pénible périple, l’esprit de sa grand-mère Aza l’accompagne. Celle-ci semble faire corps avec la nature, capable de parler aux vents, d’ordonner les orages, de faire tomber la pluie.
« Nous serons tempête » entremêle le réalisme de l’esclavage et la présence omniprésente de cette nature alliée qui dessine une voie de résistance.
Dans cette odyssée du corps et de l’esprit, le lecteur navigue entre l’histoire d’une fille et de sa mère, et le chuchotement des esprits et des signes murmurés aux vivants. C’est une lignée matrilinéaire que le lecteur suit, les gestes et les idées transmis d’une mère à sa fille. Ses enseignements sont nombreux, et sages au vu de leurs situations : apprendre à faire corps avec l’ombre, respirer doucement même dans la peur, tirer parti d’un corps que l’on ne possède plus tout à fait. C’est elle qui transmet oralement l’héritage de son peuple et le visage de l’ennemi. De ce legs est issue une sagesse d’action destinée à survivre, à économiser son souffle, à viser juste, à écouter la nature. Alors, toutes, serons tempête en formation.
Le poids des ancêtres tient ici une place prépondérante. Il est principalement représenté par Mama Aza qui s’exprime à la lisière du rêve et de la conscience. Les enseignements ainsi fournis s’ancrent dans la jeune fille et développent chez elle une conscience du vivant. Désormais, elle est capable de sentir les chants de l’eau, d’entendre le danger avant qu’il apparaisse. Entrelacs de morts et de vivants, de voix éteintes et vivaces, « Nous serons tempête » devient l’expression d’une communauté à qui l’on a tout confisqué, jusqu’à la grammaire de ses maux.
Mais avec la nature à son côté, ce peuple même enchainé ne s’éteint pas. Le vent laboure comme une pioche, les tempêtes chavirent les vivants et diffractent les éléments, les rivières métamorphosent les chemins en brèches de fuite. La nature, cet organisme à part entière, est tantôt complice, tantôt adversaire. Tous les éléments sont invités à devenir transmission et langue : ils contribuent à l’épopée d’une seule et même voix et sont aussi les réceptacles d’histoires vécues.
Pourtant, dans cette atmosphère où la nature est vivante, la violence infligée aux corps ne s’éteint pas. Les hommes responsables de la terreur n’ont que faire du vivant. « Nous serons tempête », ordonne à voir l’intolérable. Coups, sévices, viols, punitions atroces, séparation de familles, Jesmyn Ward n’épargne rien de cette réalité. Le commerce des esclaves, les marchés de palpation des corps, les commentaires dégradants, l’argent échangé lors de ces transactions sont racontés avec moult détails. L’écrivaine reste du côté de la prose sensible, parfois elle suggère, parfois elle détaille, mais sans jamais verser dans un voyeurisme obséquieux. Ce refus de baigner dans le sensationnalisme n’affadit pas le propos. Au contraire, le bruit des entraves qui cognent ou des respirations qui peinent devient visible par la pensée.
« Nous serons tempête » est bien un récit de résistance, même s’il n’en prend pas la forme attendue. Comme on peut s’y attendre, il n’est pas question d’insurrection à grand spectacle. Avant tout, Jesmyn Ward montre le courage qu’il faut pour tenir. Pour survivre, il est aussi nécessaire d’observer, d’attendre le bon moment, de détourner l’attention, de repérer le maillon faible. En toute discrétion, mais avec stratégie, « Nous serons tempête » fait naître une héroïne du quotidien qui accorde son souffle aux chuchotis des ancêtres et à la nature. Le lecteur, lui, a son souffle calqué sur son pas.
Ainsi, « Nous serons tempête », se démarque de nombreux récits aux thématiques semblables. Beaucoup choisissent l’exactitude historique alors que celui-ci navigue entre réalité et « réalisme magique » des éléments. Le vent a un visage, l’eau une voix, le ciel un corps, et, lorsqu’ils sont appelés par les ancêtres, ils répondent. Ce réalisme des forces de la nature autorise tout ce que la violence a tenté d’éradiquer. La dimension spirituelle est une véritable ressource qui permet de se connaître autrement et de voir là où l’oeil échoue.
De plus, dans ce roman, la mémoire est féminine. Elle prend sa source dans des traditions transmises par des femmes. Les armes utilisées contre l’oppression relèvent à la fois du cérébral et du corporel, repérer, patienter, sentir, et préservent ainsi le coeur et sa capacité à aimer et à transmettre.
Il reste la question de la langue, et la traduction de Charles Recoursé qui mérite qu’on s’y attarde. « Nous serons tempête » avance grâce à une respiration lente, des phrases amples qui semblent parfois épouser le cours d’une rivière, puis courtes quand le danger vient. L’écriture de Jesmyn Ward est d’une grande poésie. Elle réussit à allier un texte de mémoire et un présent habité par des chants, l’écho de prières, l’importance de la transmission. Le lecteur traverse ce livre dans un climat où il lui est donné la chance de vivre une autre façon d’habiter le monde. L’écrivaine fabrique quelque chose en nous, une alliance entre les morts et les vivants, entre la réalité et la poésie. On devient sensible aux signes, immergés, dans cette nature qui a une voix, au coeur de vies qui nous répondent. Ce texte, à la portée de tous, va au-delà des frontières de la violence. L’esclavage n’est d’ailleurs pas la première chose que l’on retient en le refermant.
« Nous serons tempête » est un savant mélange de précision historique comme socle, de nature comme complice, et de descendance féminine comme colonne vertébrale. À la fois esthétique et éthique, le roman montre quelque chose de très contemporain qui se méfie des images et des raccourcis faciles. J’ai aimé que ce texte soit autre chose de plus grand qu’une suite de scènes difficiles et d’actes barbares. Il pourrait s’apparenter à un manuel de survie et de solidarité qui s’exprime par la poésie. À travers les éléments naturels qui le traversent, il est même possible d’entendre la voix des anciens qui murmurent… Cette constellation de témoignages nous éclaire et nous touche.
Comme l’a dit Oprah Winfrey en parlant de ce texte « On voit à quel point l’esprit et l’âme sont vitaux à sa survie. » Je ne pourrai pas être plus en accord avec cette pensée.
C'est un roman très puissant qui traite de l'esclavage, un sujet dur et bouleversant. L'autrice ne cherche pas à l'édulcorer, ce qui rend la lecture vraiment marquante.
En revanche, j'ai eu un peu de mal avec le côté onirique du récit, qui prend beaucoup de place. Cet aspect m'a un peu freinée, même si je comprends ce que ça peut apporter à l'histoire.
C'est un livre fort et important, mais la forme ne m'a pas totalement convaincue.
J’ai bien aimé mais je n’ai pas tout appréhendé de la bonne manière je pense. Parfois j’avais du mal à intégrer les paroles de Aza et je suis donc un peu frustrée. J’ai l’impression d’être passée à côté de quelque chose.