Depuis l’enfance, je n’ai jamais entendu de grands discours sur l’égalité. Personne ne m’a solennellement déclaré que tous les êtres humains se valent. On me l’a appris autrement. À table, en voyage, dans la rue. Par la manière dont mes grands-parents accueillaient un inconnu avec la même attention qu’une personnalité politique. Par la façon dont ma mère regardait chacun sans hiérarchie préalable. Ils ne commentaient ni la couleur de peau, ni l’orientation, ni l’identité. Ils cherchaient la personne. Et cela suffisait.
En 2026, il faut pourtant encore rappeler cette évidence. Non par goût du slogan, mais par devoir de conscience. L’égalité ne devrait pas être un combat permanent. Elle devrait être un état naturel. Lorsque certains persistent à la contester, il nous revient d’y opposer une vigilance ferme et digne. Défendre la liberté n’est pas un luxe militant. C’est une responsabilité morale.
C’est avec cet héritage intérieur que j’ai ouvert Queen of Faces. Avant même la première page, l’autrice est présentée comme une femme transgenre. J’ai ressenti une légère appréhension. Non face à son identité, mais face au risque éditorial de voir une expérience intime transformée en argument promotionnel. Je redoutais que le roman ne soit porté davantage par son étiquette que par sa littérature. Le succès annoncé avant publication, les traductions simultanées, les superlatifs précoces ont nourri ce doute. Peut-on proclamer un chef-d’œuvre avant qu’il n’ait rencontré ses lecteurs.
À la lecture, mes craintes se sont révélées plus nuancées que je ne l’imaginais. Oui, la transidentité irrigue tout le roman. Elle en est la sève et le fil conducteur. Mais loin d’être un simple motif, elle devient une tentative sincère de traduire le vertige d’habiter un corps qui ne correspond pas à son être profond. Petra Lord parvient à donner chair à cette dissonance entre enveloppe et essence, entre regard social et vérité intérieure. Elle décrit ce sentiment d’exil intime avec une intensité parfois bouleversante. Sur ce plan, le roman possède une force indéniable et permettra à de nombreux lecteurs de mieux comprendre ce que signifie vivre avec une identité que le monde refuse de reconnaître.
Là où mon enthousiasme s’est fragilisé, c’est dans la construction narrative. L’intrigue semble reposer sur deux blocs solides, les premiers chapitres et les derniers, reliés par un entre-deux plus étiré. L’univers est riche, prometteur, mais il donne parfois l’impression de tourner autour de son thème sans faire véritablement progresser l’action. Certaines répétitions affaiblissent la tension dramatique. L’autrice rejoue la même partition émotionnelle au lieu d’en explorer de nouvelles variations.
Il apparaît clairement que ce premier tome agit comme une porte d’entrée vers un monde plus vaste. Des intrigues secondaires sont esquissées, des tensions sociales et politiques sont amorcées, des personnages sont placés sur un échiquier encore incomplet. Toutes ces pistes ne trouvent pas leur aboutissement ici. Le lecteur habitué du genre devine parfois les trajectoires avant qu’elles ne s’accomplissent. La relation entre les deux jeunes filles, l’une enfermée dans un corps détruit, l’autre contrainte d’exister dans un corps qui ne lui correspond pas, suit une logique que l’on pressent très tôt. Cette prévisibilité n’annule pas la portée symbolique du récit, mais elle atténue le suspense.
Et pourtant, c’est avec une forme de mélancolie que j’ai refermé le livre. Les derniers chapitres retrouvent une intensité que j’aurais aimé sentir plus tôt. Les enjeux se resserrent, la tension monte, les révélations s’enchaînent avec efficacité. Le cliffhanger final, d’une redoutable précision, ouvre des perspectives ambitieuses et donne envie de poursuivre l’aventure.
Queen of Faces n’est pas, à mes yeux, le chef-d’œuvre annoncé avec fracas avant sa sortie. Mais il n’est certainement pas un simple produit porté par son sujet. C’est un roman habité par une nécessité intime, parfois maladroit dans son architecture, souvent sincère dans son propos. Et dans un monde qui a encore besoin d’entendre que l’identité n’est pas une anomalie mais une vérité intérieure, cette sincérité compte.
Je poursuivrai cette saga. Parce que malgré ses failles, elle ouvre un espace de dialogue. Et que la littérature, lorsqu’elle cherche à comprendre plutôt qu’à condamner, accomplit déjà quelque chose d’essentiel.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
14 février 2026