Janvier 1980. Alors que la France s'enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays. Infiltré auprès d'Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d'armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s'apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne. Le deuxième tome d'une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.
« L’étendard sanglant est levé » est la suite directe de « Bleus, blancs, rouges ». À l’image du tome 1, le roman réanime toute une époque qui s’étend de 1978 à 1984. Photographie sociale, politique et économique, on y croise des policiers harassés, des ministres en stratégie permanente, des militants surmotivés, et des barbouzes déterminés. Benjamin Dierstein orchestre cet enchevêtrement avec un sens du récit magistral, un humour noir constamment en embuscade, et un art de la scène qui fait claquer chaque chapitre. Soyez les bienvenus dans cette traversée d’un pays en mue où la politique, la police, le crime et les « grands » bandits construisent ensemble une dramaturgie de l’ère moderne.
En 1980 le monde est un théâtre de forces contradictoires et « L’étendard sanglant est levé » cartographie les tensions de l’époque : terrorisme sur le sol français, grand banditisme, autonomistes, guerres des services de police, et bataille médiatique. Le point fort de la plume de l’auteur consiste à faire dialoguer tout ce petit monde au rythme des chapitres. Les frontières entre chaque force ne tiennent pas longtemps, on passe aisément des boîtes de nuit aux couloirs d’un ministère, de la salle d’écoute d’un service intérieur à une conférence de presse, de vie privée à vie publique. La France de Benjamin Dierstein est également câblée à d’autres foyers de tensions mondiaux où se joue, par ricochet, sa sécurité intérieure. C’est précisément cela qui déclenche une guerre du récit, livrée par les politiques, la police et les médias.
Qui gagnera la bataille des mots ? Cette grande thématique traverse le roman à travers le mot « sécurité ». Statistiques de délinquance, éléments de langage, petites phrases calibrées, accusations de laxisme, promesses de fermeté constituent un agenda public tendu. Benjamin Dierstein montre avec une précision chirurgicale comment les faits sont interprétés et sans cesse remodelés. À travers des scènes extrêmement marquantes, l’auteur laisse au lecteur l’intelligence de reconstituer tous les mécanismes de communication. C’est souvent satirique et glaçant. Car, l’ironie affleure dans la peinture des professionnels de l’indignation (comprenez les politiques).
Parallèlement, « L’étendard sanglant est levé » traite de la fameuse « guerre des polices ». Il ne s’agit pas d’une rivalité stéréotypée, mais d’une véritable lutte de pouvoir. Des mondes de sigles et de pratiques défilent sous nos yeux. Les hiérarchies n’empêchent ni les jalousies, ni les fuites, ni les opérations borderline couvertes par la « raison d’État ». Benjamin Dierstein connaît les rythmes, les tics, les petits rites de ces milieux, car le jargon tombe juste, les interpellations engagent les corps, les carrières, les réputations. La population peut se retourner en un clin d’œil, et l’on sent bien l’ampleur du divorce police/politique/jeunesse/société. Le coût humain est énorme : les héros/bandits sont fatigués et les loyautés souvent fissurées.
Car l’auteur n’oublie jamais la substantifique moelle de son récit, que sont les personnages. On retrouve Jacquie, Marco, Gourv et Vauthier, auxquels on s’est tant attachés. Les enquêteurs tiennent, tant bien que mal, grâce à des routines, des amitiés fragiles, des relations qui s’effritent. La solitude des défenseurs de la loi travaille « L’étendard sanglant est levé » comme un acide discret… Elle ronge, s’insinue, creuse des fossés entre les êtres. Les tentatives de rapprochement, parfois tendres, parfois maladroites, échouent souvent sur le rocher de l’urgence sécuritaire et de la défiance. Ce « coût humain », ce sacrifice à la Nation, est omniprésent.
Du côté du grand banditisme, l’écrivain montre les coulisses et les sourires de façade : proxénétisme chic, vente de drogues, blanchiment d’argent. L’argent gras circule de main en main, comme les alibis et les pactes tacites. Coup de génie, l’auteur brille par sa finesse en montrant que le politique et le criminel, parfois, s’effleurent, se frôlent, et s’entraident. Les frontières entre les uns et les autres sont bien poreuses…
Dans ce tome 2, l’ambiance est bien installée et colle littéralement à la peau. Les années 80 vibrent. La bande-son, par exemple, sert de résonance à toute une époque. On croise la télévision omniprésente (Dallas, emblème d’un capitalisme « feuilletonné »), des bars où la fumée de cigarette écrase les lumières, des produits alimentaires qui rappellent bien des souvenirs. Ce travail de retranscription d’une époque contribue grandement au bonheur du lecteur.
Comme je le disais déjà dans « Bleus, blancs, rouges », Benjamin Dierstein a une écriture très cinématographique, il passe très facilement du plan large au plan serré. Il s’attarde sur un geste, une attitude, un détail pour ouvrir l’angle vers une architecture politique ou sociale. C’est dans cet exercice que le lecteur peut mesurer son formidable talent de conteur. Dans ces 914 pages, il n’y a pas de gras. Les transitions sont parfaites, lentes ou brûlantes, les scènes de violence sont millimétrées et assez réjouissantes quelques fois.
Si les personnages, les différents milieux sont parfois écornés, la satire sert de compas moral. « L’étendard sanglant est levé » est impitoyablement précis dans sa façon d’épingler les postures, les éléments de langage, l’autosatisfaction des grands fauves politiques, les coups sécuritaires, l’indignation à géométrie variable. L’auteur laisse les personnages se condamner eux-mêmes par leurs mots, confiant à la mise en scène graphique le soin de faire entendre l’ironie. La satire vise large, mais elle a un centre névralgique : la tentation de faire de l’insécurité une monnaie politique universelle. Le récit pointe un mécanisme qui n’a rien perdu de son efficacité. (en 2025, c’est toujours le cas, rien n’a réellement changé.)
On ne soulignera jamais assez l’architecture narrative d’horloger de ces deux romans. Benjamin Dierstein joue la polyphonie avec une sûreté de main impressionnante. Les séquences alternent, les focalisations glissent, les fils s’entrecroisent sans s’emmêler. De plus, l’auteur fait confiance à la mémoire et à l’intelligence du lecteur, car chaque détail ou scène peut revêtir une importance décisive à retardement. Le plaisir de la compréhension progressive est d’un délice inégalable. Enfin, il faut insister sur la langue et la saveur des dialogues qui apportent à « L’étendard sanglant est levé » une musicalité supplémentaire qui vient crédibiliser les choix narratifs.
Pour résumer, « L’étendard sanglant est levé » offre une immersion rare dans la fin de règne de Giscard et le début du mandat de Mitterand. La guerre des polices, le terrorisme, les nombreux conflits sur le globe, l’arrivée massive des drogues dures sur le territoire français cohabitent avec le bouleversement des nuits parisiennes, et les chavirements de la société. Ce récit, ambitieux, nerveux, sans temps morts, mélange personnages réels ayant existé et personnages fictifs qui apportent la pulsation du romanesque. Benjamin Dierstein parvient à faire tenir ensemble la complexité historique et la jubilation romanesque en mélangeant les genres. Cette polyphonie maîtrisée de bout en bout fait de ce roman une œuvre majeure et magistrale de la littérature contemporaine. À l’heure où l’on confond souvent documentation et littérature, l’écrivain rappelle ce qu’est un grand conteur… Quel talent !
Trilogie « Sombre France de 1978 à 1984 », tome 2
Tome 3, « 14 juillet » à paraître le 7 janvier 2026.
Jacquie Lienard, officier traitant aux RG à la poursuite d’Action Directe. AD dont les chefs se retrouvent en prison puis sont libérés par Mitterrand arrivé au pouvoir. Elle se rapproche du partie socialiste et obtient une place privilégiée dans la lutte contre le terrorisme. En planque, elle grignote toujours des pâtisseries industrielles (Prosper, Mars…)
Marco Paolini de la BRI, son éternel opposé, court le même lièvre mais a misé sur la droite à l’élection présidentielle. Membre du SAC, il fait tout pour protéger ses arrières malgré les tueries de son organisation.
Sa femme décide de retourner travailler avec Charles Pasqua après son congé maternité.
Vauthier navigue toujours entre sa boîte de nuit ultra courue et ses hommes en Afrique. Il lui vient l’idée de se lancer dans le trafique de drogue afin de gagner de l’argent pour son armée officieuse chargée de tuer Kadhafi l’immortel.
Immortel également Gourv : d’abord lourdement brûlé dans le tome 1, il se fait griller sa couverture et se retrouve avec une balle dans le visage et deux autres dans le corps. Pour soulager ses douleurs, il se shoote, s’éloignant de sa femme et de son fils. Il se fait recruter pour remplacer Geronimo mort sous les balles de la police.
Khadidja, qui recrute Gourv, a une dent contre Vauthier et travaille pour la Libye et la Syrie.
Michael Plunkett : un irlandais recherché par les services anglais et réfugié en France. Il a pour objectif d’approvisionner en armes une branche dissidente de l’IRA.
Tany Zampa continue de régner sur les nuits parisiennes, et est soupçonné de l’assassinat du juge Michel.
J’ai découvert la gare de Paris-Bestiaux, alias la gare de la Villette, maintenant désaffectée.
L’auteur confirme que Paris était, dans les années 70-80, le centre névralgique du terrorisme international (IRA, AD, FPLP…)
J’ai découvert le casier judiciaire de Coluche : il se présente aux élections présidentielles, et les RG font une enquête sur lui. Mais rien de bien croustillant.
J’ai appris le nom de la taupe Farewell : Vladimir Vetrov. Lieutenant-colonel du KGB, il fit passer à la DST des renseignements techniques et scientifiques, les noms des agents du KGB sur le sol français.
J’ai découvert Honneur de la police, une association de malfaiteurs clandestines qui n’avait rien à voir avec la police, mais qui envoyait des balles et des messages de mort.
J’ai découvert que Kadhafi avait des visées sur le Soudan, le Niger et l’Egypte et s’imaginait en dictateur d’un pays de la taille d’un continent.
J’ai découvert que l’ambassadeur français au Liban Louis Delamare avait été assassiné par Les Chevaliers rouges, une milice montée par le frère du président syrien Rifaat el-Assad et spécialisé dans les opérations au Liban.
J’ai aimé l’humour des dialogues entre Vauthier et Giscard : Giscard ne veut pas dire de gros mots et utilise un mot pour un autre (On va lui mettre bien au plafond).
J’ai aimé retrouver la série Dallas et ses personnages dont les actions sont commentées par les personnages du roman.
Et bien sûr la bande son des années 80 et ses stars françaises.
Toutefois, j’ai ressenti une certaine lassitude arrivée presque à la fin de ma lecture : trop de BLAM, BOUM et coups de fusils ou de pistolets. Et puis les manigances de Vauthier pour prendre le pouvoir sur Paris-by-night ne m’intéressent pas spécialement.
Une citation :
Ces jeunes entrepreneurs inconnus des Français qui profittent des subventions de l’Etat pour racheter des sociétés en faillite en échange d’un franc symbolique : ils ont pour nom Bernard Tapis, François PInault et Bernard Arnault. « Le Canard enchaîné, 17 septembre 1980 (p.152)
L’image que je retiendrai :
Celle de Gourv que je croyais déjà mort et qui revient aux affaires pour se venger de Jacquie qui ne l’a pas protégé
1980-1982. Difficile de résumer les 880 pages de ce tome 2 des années Giscard puis Mitterrand. L’auteur est encore en grande forme. Le Ellroy français est devant nous.