« Et toute la vie devant nous » attire par son titre nostalgique qui fait référence au temps passé de l’adolescence. Et en effet, nous sommes en 1985 à l’aube de nouvelles amitiés. Paul et Sarah sont voisins, allée des Sycomores, à Juvisy, avant d’être amis. Alex est l’ami de Sarah depuis toujours. Une complicité très fusionnelle se noue entre eux, des après-midis à « traîner » dans le lotissement, et à se parler au rythme des standards musicaux de l’époque. Cette amitié, que personne ne semble fracturer, va être mise à mal par un accident qui se transforme en drame.
Tous gardent le silence, mais tous savent. Tous garderont le silence jusqu’en 2025 où Paul et Sarah se racontent. C’est la construction du roman choisie par Olivier Adam, le « Je » répond au « Tu » dans l’évocation des souvenirs. Paul et Sarah font le récit de l’amitié qui traverse le temps, des illusions perdues, des rêves, des blessures intimes et les désillusions. En quarante ans de vie, il y a beaucoup à confier… C’est un moment de l’existence où personne n’a plus l’énergie de tricher. Il est grand temps d’agiter sa propre existence…
Sarah et Paul discutent, s’interrompent parfois, rient ou pleurent des souvenirs que le temps n’a pas effacés. Le « Mais tu me connais. Je me souviens toujours de tout. Dans les moindres détails. » de Sarah, contre le « Ce sont des souvenirs, c’est tout. Et je n’en ai pas autant que toi. Chez moi tout est toujours flou. Et tu me connais, ce que j’ai oublié, je le réinvente. Je bouche les trous. Je colmate. » de Paul. Quant à Alex, il n’appartient pas à la construction polyphonique de « Et toute la vie devant nous ». Un choix qui interroge. Il est pourtant omniprésent. « Voilà. C’est la première fois que nous nous sommes parlé tous les deux. Il y a maintenant quarante ans. Et déjà, Alex était là, entre nous. Ou avec nous. Dès le premier jour. »
Le retour dans le passé est saisissant de nostalgie, vous y retrouverez toute votre adolescence (ou presque, en fonction de votre âge). Et vos rêves. La nécessité de s’exprimer par toute forme d’art. Les mots, le théâtre, la musique. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, mais qu’est-ce qu’on rêve en grand ! Dans tous les livres d’Olivier Adam, j’aime la façon pudique dont il parle des émotions, la dextérité avec laquelle il inscrit ses personnages dans une époque qui ravive et chatouille nos mémoires. Les années choisies parlent à notre mémoire tripale, on entend facilement les chansons qui l’ont bercée, la littérature qui l’a accompagnée.
« Et toute la vie devant nous », empreint de mélancolie, est aussi une fresque sociale et surtout une forme de méditation sur les souvenirs et la mémoire. Quand l’une se souvient de tout avec une précision impressionnante, l’autre remplit les blancs. Il y a chez les personnages d’Olivier Adam une propension à recomposer le passé, entre réalité et fiction, à parfois réinventer les vérités. Les existences s’entrelacent, les liens se font et se défont au rythme des années. Les chocs et les silences frappent et forgent. Et quand la cinquantaine arrive, après le bilan du vécu, il reste encore des choses à dire, à ressentir et à vivre, malgré les idéaux déçus, la violence familiale vécue, la culpabilité surpuissante.
Les jours de pluie, face à nos propres vérités, les souvenirs qui ne se taisent pas et les sempiternelles remises en question attaquent notre santé mentale. Et, en ce sens, après une première moitié où je me suis replongée dans mes jeunes années, « Et toute la vie devant nous », m’a entraînée dans un véritable état d’abattement. Une tristesse sourde m’a envahie, dont je n’ai pas pu me défaire jusqu’à la fin. Sans doute que ce livre a réveillé des souvenirs douloureux, des combats perdus, des amitiés pulvérisées. Ce rappel douloureux du réel est revenu comme un boomerang et le roman a généré une angoisse sourde qui s’est répandue dans mon espace vital.
En effet, « Et toute la vie devant nous » m’est apparu comme un texte sur la fatigue émotionnelle du passé : fatigue d’avoir cru et d’avoir été trompée, fatigue des batailles pas toujours gagnées, fatigue des souvenirs qui gangrènent le présent. Il m’a toujours été difficile de vivre l’instant présent… le passé finissant toujours par ressurgir et par m’atteindre au-delà du raisonnable. Or, avec ce récit, Olivier Adam m’a emportée, bien malgré lui sûrement, par le fond. J’en suis ressortie essorée, désenchantée, et profondément affectée. Il est sans doute venu me cueillir à un moment de fragilité, puisque j’en garde un sentiment de malaise, presque de détresse.
« Et toute la vie devant nous » est un peu semblable à ces réunions de vieux copains d’école, qui, des années plus tard, se retrouvent pour raconter ce qu’ils sont devenus et étalent si facilement leurs vies pour se vanter de leur réussite, en omettant souvent les combats menés, et les batailles perdues. De ma lecture me restent mes émotions et surtout l’état dans lequel elle m’a mise. Après mûre réflexion, ce texte représente aujourd’hui une cartographie du désenchantement, une forme de tristesse, une plaie non cicatrisée. Et pourtant, que j’aime habituellement ces flashbacks sur le passé, l’évocation de conversations anciennes ou de lieux qui racontent des histoires …
Peut-être est-ce là une forme de rébellion instinctive contre cette tradition implicite de la rentrée littéraire qui consiste à mettre en avant une forme systématique d’autofiction. Ce type de texte vous renvoie à vous-même, ce vous-même que vous préféreriez parfois mettre de côté, contre un peu plus de romanesque. C’est une affaire de moment, à la fois de lecture, mais aussi de vie. On a parfois envie d’avancer, ne plus se retourner sur le passé, et laisser les ressacs de la mémoire se briser sur des rochers très éloignés de nous.
Ce sentiment est purement personnel. L’écriture d’Olivier Adam est toujours d’une belle poésie, très évocatrice, et épouse parfaitement les fragments de vie de ses personnages. Il sait dire la fracture des générations, tendre le miroir à Paul et à Sarah pour qu’ils se racontent. Il y a certainement de la lumière dans « Et toute la vie devant nous », mais je n’ai pas su la voir tant la lecture a affecté mon moral.
Et puis, ce titre, un peu mensonger, un peu provocateur, un peu cruel… À 51 ans, la raison m’indique que l’essentiel de ma vie est derrière moi. Il reste la question de ce qu’il reste à faire des années qui sont encore devant, et dans quelles conditions il va m’être autorisé de les vivre. Mes idéaux ont été bien érodés par la vie, le monde est devenu bien sombre et morose, et je ne crois plus vraiment à la bienveillance de l’Homme…(Vous avez toujours le moral, là ?)
« Et toute la vie devant nous » n’a pas eu sur moi l’effet escompté, mais je ne suis qu’une lectrice parmi tant d’autres. À vous de vous y frotter.