« Lorsqu’il découvre la littérature russe, le lecteur occidental est en général marqué par la tristesse qui s’en dégage, l’absence de joie de vivre et du bonheur d’exister. Cette impression est tout à fait juste : notre littérature renvoie une tonalité sombre et même chez les poètes et romanciers qui ont débuté par des œuvres empreintes de l’élan de la jeunesse, la joie a vite disparu pour laisser place à la tristesse.
On a relevé maintes fois ce trait propre à notre littérature, en supposant que l’affliction est un trait spécifique d’une « mythique âme slave ». C’est en réalité l’histoire même de la nation russe, les raids, la lutte âpre contre une nature inhospitalière, les vastes études des steppes, les forêts interminables, et plus tard le servage - tout cela, donc, ne pouvait manquer d’imprimer profondément la tristesse dans le caractère russe. »
Kropotkine, anarchiste exilé, présente la littérature russe à un public américain qui la connaît alors bien peu. Son panorama se concentre sur Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Tourgeniev (qu’il affectionne) Gontcharov, Dostoïevski (qu’il n’affectionne pas) et finit par Gorki et Tchekhov.
Si Kropotkine joue au critique littéraire, c’est pour mieux délivrer un éloge passionné du réalisme politique : la littérature doit d’abord donner à voir le monde tel qu’il est, dans ses évolutions les plus fines, et faire ainsi réfléchir son lecteur.
Cette approche lui permet alors de tisser, en parallèle du défilé des auteurs, la sombre histoire du reflux des répressions. C’est une histoire des mouvements sociaux russes et Kropotkine en réalise la sombre autopsie. Chaque période d’espoir, incarnée dans certaines œuvres plus lumineuses, est aussitôt secondée par des purges liberticides - et le pessimisme mordant et terrible de la littérature russe telle que nous la connaissons est doté d’un nouveau souffle. On peut alors relire les œuvres de Gogol, de Chekhov et de Pouchkine à la lueur de ces refoulements sans cesse recommencés, de ces hoquets de liberté qui ne mènent qu’au fond des forteresses sibériennes.
Vingt ans après ce cycle de conférence, la révolution bolchévique changera la Russie - et provoquera un nouveau cycle d’espoir, rattrapé encore et toujours par la même répression cyclique. L’URSS enterrera de nouveaux auteurs, tenaillés par un État qui ne laisse décidément jamais rien passer.
L’histoire toujours répétée du liberticide dans ce pays et la littérature désespérée, avortée, qui en résulte - voilà, globalement, ce qui ressort de cet ouvrage.