Accrochez-vous ! « L’illusion du mal » n’est pas un polar pour fillettes. Si comme moi, vous êtes stomatophobe, vous risquez fort de passer une flopée de sales quarts d’heure. « Selon l’expert, les dents présentent des rainures, et des microfractures qui laissent à penser qu’on les a extraites de manière pas très orthodoxe, quand la victime était encore vivante. Une par une. » Les trois grandes parties du livre résument assez bien l’intrigue : vérités enfouies, l’illusion du bien et Justice nulle part. Le lecteur retrouve le duo qu’enquêtrices déjà formé dans « L’île des âmes », Eva Croce et Mara Rais, mais découvre une nouvelle sorte de justicier surnommé le dentiste. Comme dans certaines séries télé, le dentiste c’est le mauvais garçon que vous soutenez malgré toutes les horreurs qu’il peut commettre, car « Il lubrifie la machine judiciaire avec du sang » et veut faire « exploser le système ». C’est le Robin des bois de la justice injuste qui sanctionne ceux qui parviennent à contourner le système en recevant une peine minime, voire pas de peine de tout. « (…) nous sommes ici en présence d’un sujet qui éprouve une forte empathie envers les victimes et envers tous ceux qui souffrent d’injustice (…) – organise des « procès para-judiciaire », c’est un criminel « de concept ». Pendant qu’il s’attaque aux bourreaux, les victimes elles, reçoivent leurs dents, arrachées sans anesthésie dans une pure tradition de poète. Jouissif !
Je n’ai pas eu l’occasion de lire « L’île des âmes », mais je vais très vite rattraper cette regrettable erreur tellement j’ai trouvé ce deuxième livre de Piergiorgio Pulixi génial. Comme vous le savez, j’ai lu beaucoup de thrillers et de polars en tout genre et il devient de plus en plus difficile de me surprendre ou à défaut de m’embarquer dès les premières pages. D’abord, j’ai beaucoup aimé le duo d’enquêtrices rejointes par Vito Strega, vice-questeur et criminologue. Le trio fonctionne diablement bien, autant en efficacité qu’en joutes verbales. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ont tous du répondant et c’est parfois très drôle, malgré les situations dramatiques. Ensuite, l’auteur n’écrit pas du polar simplement pour l’enquête ou pour glacer ses lecteurs, il a un vrai message à faire passer sur la justice telle qu’elle est perçue par le plus grand nombre en Italie : une inefficacité manifeste des systèmes de répression, une véritable tendance à engendrer « des lois immorales, inutiles et inapplicables », une justice qui se préoccupe moins de la victime que du sort du bourreau. Le dentiste rétablit l’équilibre. « Le Dentiste c’est la viscéralité inhérente aux citoyens ordinaires. C’est le monstre de la raison juridique. C’est le cri d’alarme d’un pays à la dérive. » Le roman va même plus loin. Il interroge le statut de victime, son droit à la justice et donc à la réparation « Au vu de la tournure que prend notre pays, la justice n’est plus du ressort de l’État, mais des victimes. Et quand les victimes ne peuvent se faire justice elles-mêmes, c’est la communauté qui doit assumer la charge de rétablir l’équilibre brisé. » « L’illusion du mal » est certes divertissant, mais il amène énormément de réflexions sur le fonctionnement de nos institutions. Enfin, Piergiorgio Pulixi propose une construction très habile de son roman et beaucoup de surprises que je n’avais pas vues venir. Il n’hésite pas à tuer des personnages ni à pousser les curseurs de l’intrigue tout en restant dans le vraisemblable. On y croit à 200 %.
Pourtant, même si le lecteur est plutôt du côté du « méchant » (en tout cas, moi je l’ai été), le roman n’est pas aussi manichéen qu’il y paraît au premier abord. Même si « La loi, c’est toi », le peuple « vengeur » peut lui aussi être facilement manipulé, au même titre que la justice elle-même. Les vidéos des bourreaux kidnappés envoyées sur les réseaux sociaux, accompagnés d’une demande de vote de chaque citoyen, pour ou contre l’exécution, sont aussi fabriquées pour susciter une réponse logique. « Je pense qu’aujourd’hui, beaucoup de gens ont du mal à faire à la différence entre le réel et le virtuel. Les réseaux sociaux brouillent les frontières entre la réalité et la fiction, et lui en a bien conscience. La voie de communication et la théâtralité du message conditionnent le jugement. Le choix qu’il a donné au public était illusoire. Il les a manipulés pour qu’ils prononcent la peine capitale. »
Et oui, nous en revenons toujours au même, Piergiorgio Pulixi a bien raison de remettre sur le tapis l’acharnement et les moyens de pression des réseaux sociaux. Sur ce sujet immuable, il reste beaucoup à dire et à faire comprendre. J’ai trouvé ses observations mordantes et très pertinentes. « Il songea que les réseaux sociaux étaient devenus le nouveau valium spirituel, un anesthésiant pour survivre à l’aliénation urbaine. La connexion numérique comme antidote à la déconnexion identitaire. »
« L’illusion du mal » est sans doute l’un des polars les plus réussis lus cette année. Personnages charismatiques, intrigue parfaitement élaborée, second degré de lecture passionnant grâce aux messages véhiculés, analyse très pertinente de notre société. Un plaisir de lecture immense, et un succès garanti !