À quoi te résous-tu princesse infortunée ?
Ta mère vient de mourir dans tes bras,
Ne saurais-tu suivre ses pas
Et finir en mourant ta triste destinée ?
À de nouveaux malheurs te veux-tu réserver ?
Tes frères sont aux mains, rien ne les peut sauver
De leurs cruelles armes.
Leur exemple t'anime à te percer le flanc,
Et toi seule verses des larmes,
Tous les autres versent du sang.
Quelle est de mes malheurs l'extrémité mortelle,
Où ma douleur doit-elle recourir ?
Dois-je vivre ? Dois-je mourir ?
Un amant me retient, une mère m'appelle,
Dans la nuit du tombeau, je la vois qui m'attend,
Ce que veut la raison, l'amour me le défend
Et m'en ôte l'envie.
Que je vois de sujets d'abandonner le jour !
Mais hélas ! Qu'on tient à la vie,
Quand on tient si fort à l'amour.
Oui tu retiens, Amour, mon âme fugitive,
Je reconnais la voix de mon vainqueur,
L'espérance est morte en mon coeur
Et cependant tu vis, et tu veux que je vive.
Tu dis que mon amant me suivrait au tombeau,
Que je dois de mes jours conserver le flambeau,
Pour sauver ce que j'aime.
Hémon, vois le pouvoir que l'amour a sur moi,
Je ne vivrais pas pour moi-même,
Et je veux bien vivre pour toi.
a. V, sc. 1
Racine, Théâtre complet, édition de Maurice Rat, Garnier, 1960, p. 45