Cet essai de Zemmour laisse perplexe. Difficile de ne pas saluer la performance, l'érudition et même la construction : partir d'événements survenus lors des quarante dernières années et en dérouler le fil des conséquences - évidemment désastreuses - jusqu'à aujourd'hui.
Zemmour part d'un avant, la présidence de Gaulle. Un âge d'or au delà duquel tout commence à se déliter. Il y aurait matière à´ interroger cet âge d'or - on y trouverait déjà des signes de ce suicide français. En outre, malgré tous ses défauts, la IVème République qui précéda sut entreprendre la reconstruction d'une France affaiblie par la guerre.
A cette première critique, il faut en ajouter une autre : Zemmour traque la déliquescence de la société et de ses valeurs, et exprime la nostalgie d'un ordre social conservateur. Mais à se focaliser sur ce changement sociétal, il passe à côté d'un autre aspect du "suicide francais", paradoxalement symétrique : l'incapacité à innover, à passer du Minitel à internet, à inventer le monde.
Sur bien des points - y compris la critique du droit européen et de l'Euro - il me semble que Zemmour vise juste. Et plus encore sur les conséquences de l'immigration musulmane cumulée sur 40 ans, sans exigence d'assimilation. Mais sa démonstration est affaiblie par son obsession de la perte de virilité du français, cette obscénité à voir dans l'homme français une midinette prête à se soumettre à la virilité conquérante du mâle arabe ou noir. Il y a là, plus qu'un cliché au fond flatteur pour ces arabes et noirs (mais qui méconnaît la misère sexuelle de ces populations), une attitude malsaine et perverse.
Zemmour est peut-être prisonnier de là d'où il vient, d'un processus historique d'assimilation des juifs d'Afrique du Nord qui se sont voulus passionnément français et français d'une France idéalisée. Venu de la vieille noblesse franque, il aurait conclu au déclin de la France à l'arrivée de la dynastie des Bourbon, venu de la noblesse de robe, il aurait conclu à ce même déclin à partir de la Révolution de 1793, et venu de la grande bourgeoisie il l'aurait daté de 1918.
Dire cela n'est pas rejeter la démonstration de Zemmour : une fois encore, son essai constitue une brillante synthèse d'événements, de décisions, de comportements qui expliquent l'état actuel de la France.