Ce livre n’a rien du whodunit que suggérent le titre et la couverture… Il s’agit de l’analyse par Julien Mucchielli, un journaliste spécialisé en chronique judiciaire, du procès de Denis Mannechez, protagoniste d’un fait divers sordide: l’homme en apparence père de famille lambda est « accusé d’avoir tué sa fille et ex-compagne ainsi que l’employeur de celle-ci « . Cette phrase problèmatique, à la une d’un journal local au lendemain du procès, questionne, choque, révulse…
La tragédie initiale, la voici : en octobre 2014, à Gisors, Denis Mannechez abat sur un parking sa fille Virginie qui venait de le quitter, après des années d’emprise incestueuse et la naissance d’un enfant commun. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg… Avant le drame, dès 2002, Betty la soeur cadette de Virginie avait dénoncé les viols subis sur les deux fillettes dès l’âge de 8 ans. Une longue procédure judiciaire pour viol sur mineure a donc eu lieu, ainsi qu’un procès au terme duquel Denis Mannechez ressort libre de poursuivre sa relation avec sa fille. « Avec la bénédiction de la justice« . Julien Mucchielli a rencontré chaque protagoniste et a travaillé à partir du dossier complet de l’affaire pour livrer un récit précis et glaçant qui met en évidence la dynamique de l’emprise incestuelle et l’incapacité sociale et judiciaire à y faire face.
En proposant une vision d’ensemble de l’affaire, Julien Mucchielli révéle les failles de l’institution judiciaire, commodément aveuglée par la ruse de l’accusé. Le pédigree de l’individu laisse béat : intelligent, manipulateur, cadre d’entreprise, donc très bien intégré socialement et insoupçonnable, bien que caractériel et fougueux. Denis Mannechez règne sur sa famille tel un despote tout puissant, il a créé un « microroyaume » organisé sous son égide autoritariste. La mère sous emprise est cependant complice puisqu’elle accepte de fermer les yeux sur les liaisons incestueuses en échange d’un pouvoir d’achat lors de virées shopping… Lorsque Betty porte plainte, elle a déjà dû avorter de son propre père à 13, 15 et 17 ans. Elle dénonce également les faits de maltraitance à l’encontre de ses deux frères. Deux lettres alarmistes adressées au Parquet de Beauvais, ( dont l’une comprend un courrier du médecin attestant de violence) restent sans réponse.
Une chaine de défaillances successives donne à ce dossier le caractére emblématique d’une faillite systémique dans le traitement judiciaire de l’inceste. Le journaliste démontre que ce fait divers tragique et exceptionnel aux yeux de tous est « une illustration puissante d’un phénomène social » : la justice est inefficace face au phénomène d’emprise exercé par le père sur les enfants et l’épouse. « C’est parce que l’inceste structure notre ordre social que Denis Mannechez a pu commettre ses crimes« . Les rouages de l’emprise paternel, de la manipulation exercée sur les enfants sont très détaillés, explicites. Vu de l’extérieur cette emprise semble invraisemblable, comment peut-on accepter une telle situation, en tant qu’enfant et en tant qu’épouse? Cette question, chacun se la pose à la lecture de ce dossier, mais lorsque l’on ne prend pas part à ce microcosme familial destructeur, l’emprise incestuelle demeure insaisissable et inconcevable.
Le procès rassemble trois ténors du barreau devenus célèbres à la suite de l’affaire d’Outreau : E. Dupont-Moretti qui deviendra plus tard ministre de la Justice, Hubert Delarue et Franck Berthon. Au cours de ce procès sont employées les expressions « inceste heureux » et « inceste consenti« , aprés la rétractation des deux victimes qui se trouvent sous emprise du père incesteur. En adhérant pleinement au discours sur l’inceste consenti de Mr Mannechez épaulé de ses filles, fils et épouse, les trois avocats y apportent leurs poids d’hommes de loi, leur légitimité de notables, prennent le parti moral de nier la réalité de l’inceste et de renforcer l’ordre social établi. En s’appuyant sur l’oeuvre de Dorothée Dussy, Le berceau des dominations, Julien Mucchielli démontre que cette affaire est l’exemple même d’une société qui favorise la perpétuation de « l’ordre social incestueux ». Ce procès se transforme en pièce de théâtre de l’absurde : un inceste consenti n’existe pas, l’inceste est en soi violence et négation de l’être. Dans ce procès, les victimes plaident pour leur bourreau et les avocats réalisent le tour de force de défendre à la fois les victimes et l’accusé! Les avocats se livrent à un grand spectacle de magie dans lequel ils parviennent à faire admettre l’impossible: la relation incestuelle est librement consentie. Le verdict est un acquittement déguisé qui n’est autre qu’une validation du schéma incestuel: « D.Mannechez est officiellement libre de vivre avec sa fille pour le viol de laquelle il vient d’être condamné« .
J’imagine que ces trois avocats sont nés dans une structure patriarcale impitoyable pour adhérer à ce cas de figure : un père qui met son épouse de côté pour s’installer en couple avec sa propre fille et lui faire un enfant! Il n’y a pas que ces trois avocats en cause : éducateurs, gendarmes, système judiciaire (une juge perspicace qui s’intéressait à l’affaire ne sera pas remplacée durant un congès maternité de dix-huit mois…). Denis Mannechez, en grand maitre des illusions prend tous les droits, outrepasse le contrôle judiciaire qui lui impose l’éloignement d’avec sa fille pour reprendre sa vie « maritale » avec elle, et bafoue la justice qui « renonce à se faire respecter« . Autour de ce cas d’emprise incestuelle, des gens savaient ou se doutaient mais ont préféré fermer les yeux : « on le savait sans le savoir« . Car savoir impose un engagement auquel on se dérobe. Au delà du fiasco judiciaire effarant autour duquel on se questionne une nouvelle fois sur la place de l’enfant dans notre société, la responsabilité collective est en cause dans cette affaire qui rassemble « un auteur, des complices et une structure sociale permissive« . Il n’y a pas d’accusation dans ce livre, mais un simple constat. Je reprends la conclusion choc de l’auteur destinée à éveiller les consciences : « Denis Mannechez, c’est nous« , et vous invite à lire ce livre édifiant.