Au commencement d’« Ici s’arrête le monde », tout est simple. Un samedi banal pour une famille normale, avec courses et anniversaire à préparer. Hélène, Raphaël et leurs enfants mènent la vie ordinaire de n’importe quel foyer citadin. Ils sont solides, bien campés sur leurs valeurs de solidarité et d’humanité, de sens du devoir, d’amour de son prochain. Puis la ville explose. Littéralement, sous des bombes. Et avec cette catastrophe, éclate aussi la certitude rassurante que l’on sait qui l’on est et comment l’on réagira « si un jour ça arrive ». C’est dans cette faille que Barbara Abel frappe, mettant à mal ce que nous proclamons de ce que nous faisons vraiment.
Au chapitre 3, le quotidien se transforme en cauchemar. Direction la cave de l’immeuble qui devient un refuge de fortune, puisque la rue se mue en territoire hostile et que le danger peut venir de toute part. Dans ce décor d’effondrement, Barbara Abel s’intéresse plus aux effets de la catastrophe sur ses protagonistes, qu’aux causes du désastre. Nous ne sommes pas dans un roman post-apocalyptique. Les explosions, les ruines, les habitants qui fuient : tout cela pourrait appartenir à n’importe quel récit de catastrophe. Non. Ce qui régale l’écrivaine c’est de s’attacher aux visages, aux gestes, aux décisions prises dans l’urgence. Celles qui engagent une vie et, plus encore révèlent ou bousculent une identité.
Dans « Ici s’arrête le monde », Hélène est peut-être le meilleur révélateur de ce décalage entre valeurs affichées et réactions réelles. Elle se pense comme une femme droite, généreuse et dotée d’un sens aigu de la justice. Elle pense savoir ce qui est « bien », ce qu’il faudrait faire pour rester humaine même quand tout s’écroule. Mais, entre l’idée et l’acte, il y a la peur, il y a les enfants qui tremblent, il y a la respiration de Marius dans son cou, les sanglots de Félix, la colère de Soline. Soudain, la morale se métamorphose en une ligne de partage qui se déplace en fonction de ceux qu’on aime et de ce qu’on risque de perdre.
Son mari, Raphaël, incarne une autre forme de certitude : un pragmatisme à toute épreuve. Il dit et répète qu’en cas de crise, il faudra bien choisir » (et « choisir, c’est renoncer »). Il est persuadé qu’il aura les idées claires, qu’il saura hiérarchiser les priorités, protéger les siens avant tout. Mais, quand « Ici s’arrête le monde », il est lui aussi débordé par ses réactions (panique, instinct, colère le surprennent) et celles des autres. On pourrait même dire qu’il ressent une forme de lâcheté ou, à contrario, de courage qu’il ne s’expliquera pas totalement.
Avec une maestria d’équilibriste, Barbara Abel démontre comment, dans le feu de l’action, chacun glisse d’une posture à l’autre, contredisant son propre discours intérieur. Et la cave en particulier, devient un laboratoire de comportements. Qui faut-il laisser entrer ? Que partager ? Faut-il fermer la porte pour protéger sa famille, au risque d’en condamner une autre ? « Ici s’arrête le monde » imagine toutes les situations « borderline », les décisions prises et le regard des autres. Le lecteur assiste médusé à un millefeuille d’émotions contradictoires qui déclenche un interrogatoire constant avec lui-même.
Car, finalement, personne n’est entièrement héroïque ni totalement monstrueux. Un protagoniste antipathique peut se montrer d’un dévouement inattendu. Un autre qui met en avant une solidarité qui fait partie de son ADN peut refuser un geste vital. Rapidement, une sensation assez obsédante émerge : l’adversité n’invente pas les monstres, elle met le doigt sur les failles, les frustrations, les blessures déjà là, et les amplifie. La catastrophe agit comme un révélateur et fait remonter à la surface ce que chacun avait réussi à dissimuler, parfois même à lui-même.
« Ici s’arrête le monde » décortique le poids des liens familiaux en situation d’imprévisibilité, d’autant qu’il s’agit ici d’une famille recomposée. La présence d’enfants de différents âges, issus de configurations familiales complexes, durcit les dilemmes. Qui protège-t-on en premier ? Son propre fils, sa belle-fille, ce bébé qui n’a rien demandé ? En montrant qu’une valeur proclamée, à savoir « toutes les vies se valent », Barbara Abel met l’accent sur la fracture au contact du réel.
Si elle décrit moult scènes qui nécessitent de faire des choix, ce qui l’intéresse vraiment c’est « l’après ». Elle s’attarde sur la culpabilité, les justifications, tout ce qu’on se répète pour continuer à se regarder dans un miroir. Si l’on se serine, « j’ai fait ce qu’il fallait », « je n’avais pas le choix », une petite voix murmure en tâche de fond : « vraiment » ? Ce décalage entre le récit et la vérité de l’intime prolonge la question de l’imprévisibilité : on ne maîtrise pas mieux la manière dont on se réécrit qu’on ne maîtrise, sur le moment, ses gestes de survie.
Plus troublant encore, « Ici s’arrête le monde » ne conclut pas en proposant un modèle de comportement idéal. Il n’y a pas de distribution de bons ou de mauvais points. En revanche, il révèle à quel point il est confortable de croire à nos propres valeurs tant qu’elles ne nous coûtent rien. On peut tous se dire altruiste dans un salon chauffé, solidaire sur les réseaux sociaux. Au fond d’une cave, en situation de crise, les mots n’ont plus le même poids. La perte de repère donne au roman toute sa puissance (et son intérêt).
« Ici s’arrête le monde » interroge notre époque, et c’est précisément cela qui fait froid dans le dos. On se projette très facilement dans des circonstances de crise en s’attribuant le beau rôle de celui qui reste fidèle à ses principes. Sauf que… Le roman vient fissurer ce fantasme. L’être humain est bien plus ambivalent que ce que ses beaux discours laissent croire. Nul ne sait réellement de quoi il est capable tant qu’il n’a pas expérimenté un tel effondrement.
Barbara Abel n’a pas construit ses personnages pour que le lecteur les aime, mais pour qu’ils nous mettent mal à l’aise et qu’ils nous renvoient une image peu flatteuse de l’être l’humain. J’ai mis un peu de temps à le comprendre, décontenancée par l’aspect froid de sa plume. Ils sont définis par leurs failles, placés dans une situation où, possiblement, chacun peut montrer le pire de lui-même. Il n’existe pas de « refuge affectif » parmi eux. Ils sont fonctionnels plus que romanesques pour servir un propos. L’empathie que l’on pourrait ressentir pour eux en est donc fortement parasitée.
« Ici s’arrête le monde », raconte l’effondrement d’une illusion, cette idée que nous serions tous « des gens bien » au cœur de la tempête. Et la démonstration faite par l’autrice nous interroge… assurément !