Un essai de vulgarisation sur les incels qui analyse les discours de ce groupe dans deux forums d'incels et du wiki avec un peu de contextualisation sur ces groupes, de décodage des références et de sociologie.
Incels est un diminutif pour célibataires involontaires. Vestrheim présente les hommes qui s'y reconnaissent et qui s'affilient à ce titre comme un mouvement politique relevant de la manosphère, d'une masculinité véritable, dominatrice, opposée au féminisme et à ses avancées. Elle dresse un historique du terme, des regroupements qu'il a pu désigner et qui étaient au départ mixtes, avant de dégager des thèmes récurrents du forum Inceldom Discussion. Parmi eux, les classifications qu'emploient les participants sur leur propre compte (Red-, Blue-, Black-pilled) et à propos de leurs opposés, les Chad et les Stacy, vus comme les porteurs de bons patrimoines génétiques signalés par leur physique, leur rang social enviable et leur aisance à avoir des relations sexuelles. La conception évolutionniste et déterministe de l'attraction sexuelle appuyant le fatalisme des incels authentiques jouxte une dépiction des femmes en termes d'êtres inférieurs et dépendants des hommes. Un autre thème lié, qui suscitera aussi des réactions chez le lecteur, tient en l'articulation d'une revendication d'injustice selon laquelle tout homme serait en droit de recevoir un accès sexuel aux femmes, possiblement aux plus fécondes (ayant leurs premières règles). Le culte voué à des meurtriers incels revendiqués (Eliott Rodger au premier chef) ou assimilés au mouvement (dont Marc Lépine) est abordé dans la dernière partie de l'ouvrage en guise d'illustration de l'aboutissement logique de cette revendication d'injustice et du blâme jeté sur le féminisme.
Le lecteur en retire la vision saisissante d'une population relativement marginale aux prises avec la détresse et le sentiment d'échec à exister comme homme, et voyant comme leurs ennemis les femmes se sentant libres de choisir un partenaire mieux doté qu'elles en termes d'attributs physiques et de rang social (se sentant libres de laisser cours à une tendance hyperamique génétiquement déterminée, selon la vision des "pilules noires"). Prévenir les gestes irréversibles, attentats et suicides, requiert de saisir le point de vue des incels au-delà de la caricature et de susciter une distance critique chez ses partisans actuels et adhérents potentiels. Vestrheim offre dans cet essai des ressources utiles pour y parvenir, malgré que son cadre théorique, celui d'Erwin Goffman (la mise en scène de la vie quotidienne), la pousse à des réflexions dont la pertinence apparaît limitée.
Un excellent ouvrage qui décortique les codes et la logique de la communauté incel. Leur vision du monde, ultra hiérarchisée et profondément rétrograde, est à la fois troublante et alarmante.