Un essai de vulgarisation sur les incels qui analyse les discours de ce groupe dans deux forums d'incels et du wiki avec un peu de contextualisation sur ces groupes, de décodage des références et de sociologie.
C’est fou, c’est révoltant et c’est glaçant de constater à quel point ils sont soudés, nombreux, violents.
Lire Les incels d’Annvor Seim Vestrheim, ce n’est ni entrer dans une galerie de monstres ni tomber dans une lecture psychologisante simpliste. Et c’est précisément ce refus-là qui fait la force de l’essai.
D’emblée, l’autrice adopte une posture claire et solide : elle analyse le discours incel comme un fait social et politique, avec une grande rigueur. L’écriture est sobre, précise, sans sensationnalisme. Rien n’est appuyé inutilement, tout est nommé avec justesse. On sent un travail minutieux sur les sources, les mots, les logiques internes du mouvement.
L’essai est dense, très documenté, mais remarquablement structuré. Vestrheim parvient à rendre lisible un univers idéologique complexe sans jamais le simplifier à outrance. Sa capacité à cartographier les récits, les concepts et les glissements discursifs est l’un des grands points forts du livre.
Ce qui frappe aussi, c’est la clarté de l’analyse de la masculinité : les mécanismes de domination, les mises en scène de virilité, les contradictions internes sont exposés avec une précision froide, presque clinique, qui rend le propos d’autant plus percutant.
Les incels ne cherche pas à rassurer ni à plaire. C’est un texte exigeant, parfois inconfortable, mais profondément pertinent. Un essai qui fait œuvre de compréhension sans complaisance, et qui mérite d’être lu pour la qualité de son écriture autant que pour la solidité de sa pensée.
Une lecture essentielle dans la conjoncture actuelle où les discours masculinistes prennent de l’ampleur et se politisent.
- Beaucoup aimé le deuxième chapitre, en particulier le développement des arguments avancés par les incels pour la supremacie mâle (hommes responsables des avancées scientifiques et démocratiques + payeurs d’impôts + argument du besoin naturel de sexualité). - Le paradoxe des incels est aussi très très bien expliqué (dépendance aux femmes pour affirmer leur crédibilité en tant qu’homme/existence, mais ils veulent les priver de tous pouvoir sur eux) : « être privé de cet objet (les femmes) est non seulement perçu comme une perte de droits, mais également comme une forme de menace au statut et à l’identité ainsi qu’à la capacité de dominer » (page 103).
Incels est un diminutif pour célibataires involontaires. Vestrheim présente les hommes qui s'y reconnaissent et qui s'affilient à ce titre comme un mouvement politique relevant de la manosphère, d'une masculinité véritable, dominatrice, opposée au féminisme et à ses avancées. Elle dresse un historique du terme, des regroupements qu'il a pu désigner et qui étaient au départ mixtes, avant de dégager des thèmes récurrents du forum Inceldom Discussion. Parmi eux, les classifications qu'emploient les participants sur leur propre compte (Red-, Blue-, Black-pilled) et à propos de leurs opposés, les Chad et les Stacy, vus comme les porteurs de bons patrimoines génétiques signalés par leur physique, leur rang social enviable et leur aisance à avoir des relations sexuelles. La conception évolutionniste et déterministe de l'attraction sexuelle appuyant le fatalisme des incels authentiques jouxte une dépiction des femmes en termes d'êtres inférieurs et dépendants des hommes. Un autre thème lié, qui suscitera aussi des réactions chez le lecteur, tient en l'articulation d'une revendication d'injustice selon laquelle tout homme serait en droit de recevoir un accès sexuel aux femmes, possiblement aux plus fécondes (ayant leurs premières règles). Le culte voué à des meurtriers incels revendiqués (Eliott Rodger au premier chef) ou assimilés au mouvement (dont Marc Lépine) est abordé dans la dernière partie de l'ouvrage en guise d'illustration de l'aboutissement logique de cette revendication d'injustice et du blâme jeté sur le féminisme.
Le lecteur en retire la vision saisissante d'une population relativement marginale aux prises avec la détresse et le sentiment d'échec à exister comme hommes, et voyant comme des ennemis les femmes se sentant libres de choisir un partenaire mieux doté qu'elles en termes d'attributs physiques et de rang social (se sentant libres de laisser cours à une tendance hyperamique génétiquement déterminée, selon la vision des "pilules noires"). Prévenir les gestes irréversibles, attentats et suicides, requiert de saisir le point de vue des incels au-delà de la caricature et de susciter une distance critique chez ses partisans actuels et potentiels. Vestrheim offre dans cet essai des ressources utiles pour y parvenir, malgré que son cadre théorique, celui d'Erwin Goffman (la mise en scène de la vie quotidienne), la pousse à des réflexions dont la pertinence apparaît limitée.
Un excellent ouvrage qui décortique les codes et la logique de la communauté incel. Leur vision du monde, ultra hiérarchisée et profondément rétrograde, est à la fois troublante et alarmante.
Pas ma lecture la plus joyeuse, mais quand même nécessaire… Il faut que le discours des incels soit dénoncé à grande échelle et ça passe par des livres comme celui-ci.