Certaines années sentent la laque et le jean stonewash. On y entend les grésillements de Walkmans quand les piles viennent à lâcher. Dans « Les derniers jours de l’apesanteur », nous sommes en terminale, cette toute dernière année de lycée où l’électricité se fait statique, où l’on vit tout plus intensément, le pire comme le meilleur. Souvenez-vous… Si vous n’y parvenez pas, le roman de Fabrice Caro va vous faire recouvrer la mémoire. Tremplin ou plongeoir, cette année un peu folle réveille nos souvenirs d’adolescence et ce fichu bac à passer. L’écrivain rallume les boules à facettes de cette période indécise où l’on a tous eu l’impression de jouer notre peau, et notre avenir. La nostalgie positive qui se dégage de ce roman exfolie toutes les émotions. C’est le cadeau du baume au coeur qui vous est offert ici.
Années 80, nous ne t’avons pas oubliées ! « Les derniers jours de l’apesanteur » les restitue dans toutes leurs « vibes ». Ce temps où nous attendions un peu figés la suite, contraste avec les petits événements du quotidien qui font tout le sel de ce texte. Le téléphone fixe comme seul moyen de communication, la sortie des stats du Top 50, le magnétoscope qui se rembobine. Les moments de latence propres à ces années-là donnent un si beau relief au roman qu’on donnerait cher pour y retourner. À dix-huit ans, on espérait que le monde nous attende. La précision sensorielle de Fabrice Caro m’a donné la chair de poule.
Le lycée signe la fin d’un cycle. Cette dernière année où l’on se donne un genre, une sorte de « faux moi » pour plaire, est un art développé ici qui m’a fait sourire. On se fabrique un costume et, dès la porte du domicile familial franchie, on l’enfile. Ah l’alchimie de l’adolescence où l’on prétend être un autre, où l’on écoute des albums « non commerciaux », où l’on va voir des films pour faire « genre » sans bien les comprendre, où on lit des livres plus grands que soi.
Quand j’y repense, ça me fait bien rire. La culture servait alors de passerelle pour aller vers l’Autre, cet inconnu qui devait nous aimer instantanément. Car l’Amour avec un grand A est bien la première préoccupation de cette année de Terminale, les derniers mois où il est encore possible de mentir « de bonne foi ». Ce roman porte merveilleusement son titre. « Les derniers jours de l’apesanteur » symbolisent à la perfection cet entre-deux, pas tout à fait adulte, plus vraiment adolescent.
Le texte s’appuie sur quelques fétiches culturels de l’époque : un film qui a changé une vision, apporté une énergie nouvelle, une chanson qui éveille les consciences, un livre dont on extirpe et répète les citations … Tout cela fournit de la matière pour cartographier l’intime. Fabrice Caro se sert des objets comme preuves d’une époque, ils deviennent des clés d’entrée dans une communauté. Dans la vérité d’avoir 18 ans, on se construit en voyant grand, en ressentant fort, en exprimant bruyamment. L’humour omniprésent naît de ces disproportions, grâce à ce regard qui a pris du recul, et un peu de hauteur.
Ce que j’ai beaucoup aimé dans « Les derniers jours de l’apesanteur » c’est justement ce regard bienveillant posé sur l’adolescent que l’on fut. Parfois peu flatteur, mais fidèle, je me suis revu dans un miroir. Parfois avec un peu de nostalgie, parfois avec des sourires, ou des serrements de coeur, mais toujours avec émotion. Je me souviens avec exactitude de ce moment où, je savais que le bac en poche, ces derniers jours d’apesanteur allaient progressivement se dissiper.
La reconstruction de ces temps-là est sans doute ce qui nous émeut le plus. La douce mélancolie mêlée aux rires empêche de tomber dans une morosité qui sape le moral. Ici, la mémoire reste un atelier vivant où les souvenirs continuent de produire du sens. Elles furent nos premières fois vivaces : premier amour, premières convictions, premiers ratés. Fabrice Caro y pose son regard tendre par sa façon de montrer comment on négocie avec la réalité.
Le texte regorge de scènes minuscules, liturgie du banal, qui salue avec délicatesse cet autre être qui fut une autre partie de nous. Ceux qui, comme moi, n’ont porté que du noir, avaient la coupe de cheveux de Robert Smith et les yeux charbonneux, sentent la vérité du roman et les effluves d’un passé qu’on aimerait voir ressurgir. Y compris cette période où, par quelques journées de juin, nous est offerte la possibilité de nous élever au-dessus de notre milieu en planchant sur des épreuves que beaucoup de nos parents n’avaient pas connues. Il s’agissait là de notre premier rôle d’adulte.
Il y a dans le titre de ce roman, « Les derniers jours de l’apesanteur », une intuition pertinente : l’apesanteur symbolise le corps avant la chute, et ce moment précis où il est suspendu. Une année où l’on flotte, et où les promesses sont dites avec le coeur. Plus tard, la gravité refait son œuvre et on atterrit. Toute l’émotion de ce roman se niche dans cet instant précis, en entre-deux où l’on a appris à voler.