La joie de travailler en équipe quand on est libraire, c'est que nos collègues connaissent nos goûts et se font un malin plaisir d'augmenter nos pile-à-lire déjà hors de contrôle. Je dois donc cette découverte manga à ma collègue libraire BD qui l'a déniché, merci à elle!
Kiyoko Yoshida est une jeune femme facilement anxieuse et prompt à prendre soin des autres, en particulier sa jeune fratrie qui a une propension à se faire des bobos ( enfance oblige). Quand Tsuyoshi Yano devient son voisin de pupitre, elle a du mal à ignorer les nombreuses égratignures et autres blessures qu'il semble collectionner au visage et aux mains. Il ne lui en faut guère plus pour s'inquiéter de sa sécurité. Toutefois, en investiguant un peu, il s'avère que nul abus ou harcèlement ne sont à l’origine de cette enfilade de blessures, car en réalité, Yano est juste suprêmement maladroit. Une maladresse quelque peu surnaturelle, j'ai envie de préciser. Dès lors, elle semble développer un attachement de plus en plus amical pour ce gentil et avenant personnage, qui malgré ses multiples déboires, semble cultiver une joie de vivre à toute épreuve. Et quand Kiyoko affirme vouloir l'aider à mener une vie normale, le jeune homme est réellement ému. Peu à peu se greffent également la meilleure amie de Kiyoko, Mei, et Hashiba, l'autre délégué de classe.
Après la légion d'ennuyeuse d'adolescentes outrancièrement maladroites en littérature adolescente, je dois dire que c'est très rafraichissant de découvrir un jeune homme maladroit, pour une fois. C'est pratiquement un handicap à ce stade. Mais Yano est d'un naturel optimiste et doté d'un sens pragmatique. Il se sait maladroit et malchanceux, allant même jusqu'à éviter les autres pour les préserver de ses malheurs. C'est dans ce contexte qu'il suscite la compassion de Kiyoko, qui n'arrive pas à ne pas s'en faire pour lui. Il faut dire qu'il est charmant ce personnage en plus, pas dans le genre "charmeur", mais dans le sens "adorable"..
Deux petites choses que j'ai notée et que je trouve pertinentes dans ce début de romance, car oui, on va parler de béguin: 1- On a ici un bel exemple de l'importance du "langage amoureux", c'est-à-dire comment on perçoit la manière de donner son affection à quelqu'un, Ce "langage" change selon les gens. Certains trouvent par exemple les cadeaux très importants, d'autres accordent de l'importance au temps passé ensemble, alors que d'autres aiment qu'on leur accorde de petites attentions affectueuses physiques. Généralement, de bons amoureux connaissent bien leur langage respectif et y sont sensibles. Dans ce manga, Kiyoko le réalise. Elle pensait que Yano ne percevait pas ses attentions, alors qu'il y répondait, mais d'une façon différente de la sienne: "Il ne fait donc pas semblant d'ignorer mes sentiments. Depuis le début, il m,exprime les siens à sa manière! S'il faut qu'on prenne notre temps, alors ça me va!" J'aime ce passage, parce que c'est un élément clé dans une relation, je trouve que ce décodage des expressions d'affection.
Ce qui m'amène au point deux: "S'il faut qu'on prenne notre temps, alors ça me va", la suite de son constat marque un autre élément que j'aime retrouver dans une relation, peut importe sa nature: le temps. Une relation est une construction, c'est dynamique et c'est différent entre chaque personne, donc ça prend forcément du temps. Et pas juste de la pâmoison comme dans les mauvaises romances, du temps "de qualité", c'est-à-dire du temps ensemble à faire des choses en équipe. Que ce soit de partager des activités ou des conversations, que ce soit bref ou long, l'idée c'est d'apprendre à connaitre l'autre. Souvent, dans les triangles toxiques, j'ai remarqué l'énorme manque de communication entre les amoureux, plus occupés à s'imaginer une version l'un de l'autre que "d'être" l'un avec l'autre. Ça ne donne pas des fondations solides à quelque relation que ce soit. Alors quand je vois avec quelle naturel les personnages de ce manga se parlent et partagent, ça me fait vraiment plaisir. Je nous en souhaite plus des histoires comme ça, ce sont étonnamment les plus difficiles à trouver.
Attention, divulgâchis à venir à partir d'ici.
Je dois dire que je me méfie viscéralement des triangles amoureux depuis les années 2010 où ils étaient légion et tous toxiques au possible dans les romans ado de tous genre. Mais fait étonnant, celui-ci n'a rien de toxique, il est même étonnamment sain. C'est même très rare que je vois un personnage masculin aller rencontrer son "rival" amoureux pour mieux le connaitre et faire le constat qu'il est tout-à-fait intègre et sympathique. Hashiba nous fait même le coup d'être encouragement avec Kiyoko, malgré ses sentiments pour elle. En fait, pour une rare fois, on a une réaction mature qui trahit un réel béguin, pas un stupide coup de foudre qui rend jaloux et possessif. Non, ici, Hashiba veut le bonheur de Kiyoko, donc ce qui la rendrait heureuse, ELLE, et non lui. Aimer quelqu'un, c'est vouloir son bien-être, pas vouloir se l'approprier, comme c'est malheureusement souvent le cas que j'ai vu dans les triangles amoureux toxique. Donc, bravo Hashiba, d'être un jeune homme sain et respectueux, tu es rare.
Le graphisme est vraiment intéressant. Je le trouve plus réaliste que la moyenne, avec des visages moins exagérés en terme de proportions, des yeux plus humains et beaucoup de variations dans les expressions - un peu dramatiques, mais au moins pas avec une surabondance de ces infâmes tapon de nerfs en étoile sur la tempe et ses gouttes derrière la tête pour exprimer l'embarras. Même les rougissements sont plus naturels, moins exagérément bariolés, et pour une fois, le nez rougie est bien utilisé! Et comme d'habitude, je suis envieuse de ces magnifiques mains que savent si bien faire les mangakas.
Je suis curieuse de voir comment la mangaka va faire évoluer ces personnages. C'est le genre de série tranquille à saveur sociale et interpersonnelle que je verrais bien dans une biblio-classe pour ados, également. Enfin, je dois dire que si Kiyoko reste un cliché de fille maternante, Yano casse un vieux stéréotype de garçon naturellement doué niveau moteur en étant aussi lunatique que peu coordonné. Et je réitère qu'on manque de "bon gars" dans les romances de façon générale, alors pour le coup, ça vaut le détour.
Pour un lectorat adolescent du premier cycle secondaire , 12-15 ans+ * ( je pense que les classes de 6e année primaire ( les 11-12 ans) aussi pourraient aimer ce genre de manga léger et axé sur les interactions sociales).
Catégorisation: Manga seinen japonais, littérature jeunesse adolescente, 1er cycle secondaire, 12-15 ans+ Note: 7/10
3.5/5 Sympathique histoire entre un gentil garçon tellement maladroit qu'il accumule constamment de nouvelles blessures, et une fille responsable de classe qui aime beaucoup prendre soin de son collègue de classe. En s'inquiétant pour Yano, puis en devenant son amie, elle découvre toute sa gentillesse.
Il y a plusieurs amalgames dans ce récit: un peu de l'émission de mon enfance Drôle de vidéo (America's Funniest Home Videos) où le lecteur constate le quotidien d'un plus-que-malchanceux pour en rire et/ou avoir pitié; l'idée d'une malédiction qui s'étend de génération en génération chez les Yano; le personnage de la "fille-infirmière", prévoyante au grand coeur qui veille sur lui. Ce mélange ne colle pas toujours et il ne révolutionne pas les clichés. Toutefois, la sincérité des deux personnages principaux, tout comme les personnages secondaires, finit par créer une ambiance de bonté qui fait du bien à lire.
Le dessin est vraiment bien maîtrisé: autant les expressions que les arrières-plans sont tout en ombrages et en nuances. Le titre fait référence au désir de Yano d'avoir "une vie de lycéen ordinaire" (difficile dans son cas!) Soyez avertis: l'oeil gauche couvert d'un bandage est là pour un moment: au Japon, on est rendus au tome 12 et Yano a toujours l'oeil bandé... Et voilà: je m'inquiète pour lui, moi aussi.