Maggie Nelson, The Last of Us, Bret Easton Ellis, Yellowjackets ou Le Fantôme de l’Opéra : Autorité regroupe les chroniques les plus mémorables d’Andrea Long Chu, enrichies de sa tétralogie d’essais autobiographiques cultes et de deux enquêtes iconoclastes sur la figure du critique au travers des âges. Terriblement spirituelle et d’une intuition polémique hors pair, la Pulitzer de la critique 2023 y brave l’interdiction de mêler art et politique, brossant une contre-histoire de la discipline depuis sa création par les Lumières jusqu’à l’ère des réseaux sociaux.
Une anthologie provocante sur l’une des questions les plus impérieuses de notre époque : qu’advient-il de l’autorité quand tout le monde a déjà un avis sur tout ?
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Louise Mulheim
Lauréate 2023 du prix Pulitzer de la critique et chroniqueuse au New York Magazine, Andrea Long Chu est l’autrice remarquée de « De l’amour des femmes » (2017, traduit pour la première fois en France dans ce volume) et de Femelles (2021).
Andrea Long Chu is a writer, critic, academic living in Brooklyn. Her first book, published by Verso, is Females. As an essayist, her work has appeared in n+1, Boston Review, The New York Times, New York, New York Review of Books, Artforum, Bookforum, Jewish Currents, Chronicle of Higher Education, Affidavit, 4Columns, differences, Women and Performance, TSQ, and Journal of Speculative Philosophy. She is currently a doctoral student at New York University.
Avec son titre Autorité, Andrea Long Chu pose une question aussi ancienne que la critique elle-même : qu'est-ce qui fonde la légitimité à juger une œuvre ? le sous-titre, Essai sur le fait d'avoir raison n'est pas sans évoquer Schopenhauer et son Art d'avoir toujours raison, ici la nuance est dans le toujours, la tonalité de ce recueil n'en demeure pas moins incisive, consciente de ses paradoxes, et profondément réflexive.
Andrea Long Chu est chroniqueuse au New York Magazine, hebdomadaire culturel et politique de référence aux États-Unis, connu pour sa ligne éditoriale caractérisée par des essais fouillés et de longues interviews. En 2023, elle a reçu le Prix Pulitzer de la critique, une distinction prestigieuse qui récompense une excellence intellectuelle et stylistique dans cet exercice d'analyse, consistant à mettre en lumière les enjeux esthétiques, sociaux et politiques d'un objet culturel, qu'il soit littéraire, artistique ou cinématographique. Cet ouvrage rassemble des textes écrits entre 2018 et 2023, mêlant essais théoriques et chroniques. Cette hybridité n'est pas anodine : elle constitue précisément l'un des objets centraux de la réflexion de l'autrice sur cette notion d'autorité, les uns constituant la théorie et les autres la mise en pratique, avec un caractère illustratif.
L'un des aspects de ce recueil qui a retenu mon attention est la réflexion tout en nuance autour de la distinction entre critique et chronique. Là où la critique serait un "art", la chronique serait un "travail". Quoiqu'il en soit, écrire sur une œuvre, littéraire, artistique ou cinématographique, n'est jamais un geste neutre. Les critiques d'Andrea Long Chu le montre avec force, par leur dimension politique et leur caractère autobiographique. : En ce sens, l'écriture critique est non seulement teintée de subjectivité mais aussi un engagement politique, dans le sens d'être au service de la société.
Les textes réunis dans ce volume font apparaître une cohérence stylistique et intellectuelle très forte. le lecteur reconnaît rapidement la voix d'Andrea Long Chu : précise voire incisive, capable de formules tranchantes tout en conservant une grande rigueur argumentative. Certaines thématiques traversent le recueil de manière récurrente : la transidentité, le féminisme, les crises culturelles et politiques contemporaines, ou encore les tensions entre désir individuel et normes sociales. Ces motifs ne sont jamais traités comme de simples sujets d'actualité, davantage comme des nœuds conceptuels, à partir desquels l'autrice interroge la construction de récits, tant produits par les sphères dominantes qu'au sein des milieux progressistes eux-mêmes.
Le sous-titre Essai sur le fait d'avoir raison peut paraître arrogant. Pourtant, le recueil ne cherche pas tant à statuer sur ce qui fonde la légitimité d'une critique, ni à imposer une vérité, qu'à montrer ce que le fait d'avoir raison implique, une responsabilité, un engagement, une exposition de soi. Andrea Long Chu ne prône pas à la neutralité illusoire du critique ; elle revendique au contraire une pensée incarnée, consciente de ses contradictions. C'est sans doute ce qui rend ce livre aussi stimulant : le lecteur est amené à interroger son propre regard face aux œuvres, aux discours, questionner ses engagements aussi.
Autorité s'adresse autant aux lecteurs de chroniques qu'à celles et ceux qui en écrivent ou souhaitent en écrire. Ce recueil nous rappelle que " la seule manière de se passer d'autorité [est de] descendre dans l'arène et en faire preuve nous-mêmes", car si "[l'autorité] garantit notre liberté, [elle] nous soulage du fardeau de l'exercer". En effet, Andrea Long Chu y démontre que la critique est un exercice exigeant, un investissement personnel empreint de vulnérabilité et d'authenticité, un espace de pensée et d'expression à part entière, où se croisent culture, esthétique, politique, éthique et expérience subjective.