je mets une étoile de plus pour l'émotion que j'ai ressentie à ma lecture. this hit home a little bit too much
l'écriture est simple, les personnages auraient pu être plus approfondis, le livre aurait pu être plus long, mais c'est tellement proche de la réalité, tellement touchant. fatima daas capture tellement incroyablement bien l'adolescence, la vie lycéenne, et puis SURTOUT le fait de grandir en banlieue (et en l'occurrence ici en tant que jeune algérienne lesbienne). quel roman d'apprentissage NECESSAIRE, quelle claque de se dire que c'est quelqu'un qui a notre vécu qui écrit, quelqu'un qui comprend l'illusion de l'égalité des chances, la violence de devoir se travestir, se trahir, jouer le jeu des blancs, qui écrit. ce n'est pas un récit de transfuge de classes, ce n'est pas un énième navet destiné à mettre en avant le sauveur blanc, ou un truc un peu feel good qui traite le déterminisme social et les concepts sociologiques de base par la comédie et rien de plus parce que bon ne dénonçons pas trop le problème non plus. c'est une histoire immensément proche de la réalité et qui la traite sans artifices, & sans tape sur le dos pour les privilégiés, et c'est poignant.
je me suis revue au lycée : l'acrosport, les cours d'EMC avec des débats absolument idiots (et je me souviens particulièrement bien des attentats de charlie hebdo et de ma prof de français du collège qui avait conduit pendant une heure un espèce d'interrogatoire absolument dégueulasse avec les quelques camarades maghrébins de ma classe), je me suis revue au CDI, j'ai revu les quelques professeurs de lettres, de philo, d'anglais, qui plaçaient des espoirs en moi, qui m'ont ouvert tout un monde auquel je n'avais évidemment jamais pensé - la prépa, les grandes écoles... tout ça pour que ce soit par ailleurs bien évidemment une désillusion, une chute très difficile & des années pour m'en remettre.
j'ai compris la révolte et la colère de djenna pour avoir vécu la même chose, ça a été une claque de me revoir dans ses comportements, de replonger dans une période de ma vie que j'essaie un peu d'oublier. fatima daas a une véritable tendresse pour ses personnages ça crève les yeux et c'est tellement rafraîchissant et nécessaire. ce ne sont pas des dangers, ce ne sont pas des cas perdus, ce ne sont pas des parasites qu'il faudrait sauver et sortir de leur cité : ce sont des jeunes qui apprennent à vivre et à se connaître et qui éprouvent de l'amour dans toutes ses formes (familiale, amicale, amoureuse, et pas seulement hétérosexuelle !). ils sont loyaux, entiers, intelligents. ils sont conscients, engagés, drôles. en bref ce sont des HUMAINS. ils n'existent pas pour servir de bonne conscience aux classes plus favorisées, ils ne sont pas exhibés dans une espèce de misère fantasmée dont on les tirerait, ils ne "réussissent" pas selon les termes des privilégiés, ils n'ont pas honte de qui ils sont. ils sont résolument eux.
jouer le jeu, c'est exactement ça, parce que dans un monde auquel on n'appartient pas, tout est certes nouveau, tout paraît meilleur, tout paraît possible, mais surtout, tout est violence, à commencer par le langage. j'ai trouvé ça d'un réalisme et d'une justesse hyper touchante. la prof qui reproche à djenna sa grosse voix, qui ose dire qu'elle a peur d'elle, mais peur de QUOI ? quand kayden arrive à sciences po & qu'elle utilise son langage oral, celui qu'elle utilise au quotidien, mais qu'elle est obligée de le transformer - il n'y a rien de naturel là-dedans ; quand kayden se présente devant les examinateurs, elle est incroyablement scolaire, elle répète ce que madame fontaine lui a dit de sciences po. ça ne veut pas dire qu'elle ne comprend pas les avantages de la formation ou qu'elle ne sait pas penser par elle-même, seulement, on nous reconnaît par la scolarité de nos prestations. je me souviens d'un prof de français de troisième qui s'évertuait à mettre en avant les copies moins scolaires, avec des références qu'il n'avait pas citées en cours. mais l'école, pour certains, c'est tout ce qu'on a. c'est la seule porte d'entrée - et dieu sait qu'elle est petite et fragile déjà...! - vers la culture. on ne rentre pas dans le moule de l'école, on nous le reproche ; on rentre un peu trop bien là-dedans, on nous demande d'être plus ambitieux. et c'est souvent bien évidemment ce qui sort du scolaire qui est reconnu & félicité. kayden part déjà avec un avantage de moins que ses paires plus privilégiées qui ont baigné dans la culture du théâtre, du cinéma, de l'opéra, et pour qui toutes ces références sont acquises de base.
kayden est hyper touchante, elle partage la même passion pour l'écriture que moi. quand j'ai vu la citation de duras à la fin bon j'ai repleuré pcq c'est vraiment une des citations qui m'a longuement accompagnée enfant quand je n'avais selon moi que l'écriture. kayden est brillante mais l'école ne suffit pas, évidemment que l'école ne suffit pas, quand bien même on essaie de lui faire croire le contraire : depuis toujours la méritocratie est fiction, et l'école son plus fidèle gardien. on nous dit qu'il suffit de travailler de manière acharnée pour y arriver. or c'est faux, et c'est d'autant plus faux que le monde élitiste est à des années lumières de notre réalité, que c'est avant tout le réseau ou encore le milieu d'origine qui font réussir. et de toute manière pourquoi on devrait se falsifier pour espérer intégrer l'élite ? et pourquoi certains méritent de """s'en sortir""" et pas d'autres ? et pourquoi on n'investit que dans ces milieux-là et pas dans l'université ? pourquoi on cultive toujours cette différence & cette sphère (sciences po, les prépas, l'ENS, les écoles de co, dauphine...) au détriment du monde universitaire ? notre système scolaire (et notre monde de l'enseignement supérieur en particulier) est absolument CASSE, suffit de le traverser ou encore d'en parler à nos voisins européens ou d'autres pour vite le constater. c'est révoltant, c'est absolument révoltant, et il n'y a RIEN qui change ! la france est un des pays où la mobilité sociale est la moins élevée (six générations contre deux au danemark, BREF). on ne peut pas faire société comme ça mais ça arrange bien les privilégiés de le demeurer donc rien n'est fait.
une lecture tellement mais tellement nécessaire qui a su capturer tant de pensées qui me traversent l'esprit mais que je n'ai jamais réussi à transposer avec autant de sensibilité, de sincérité et de justesse. ça me fait me sentir moins seule de me dire que je pourrais toujours replonger dans ce livre et retraverser cette période de ma vie pour jour à jour mieux la comprendre, mieux l'analyser, mieux m'en remettre.