Les livres sur les faits divers ne m’ont jamais trop intéressé, mais quand la critique littéraire en encense un, ma curiosité est piquée. "L’inconnu de la poste" est l’histoire d’un crime, celui d’une postière enceinte qui reçut 28 coups de couteau dans le bureau de poste d’un petit bourg du Haut-Bugey un beau matin de décembre 2008. Une histoire inouïe, surprenante comme on n’en rencontre peu et qui a poussé Florence Aubenas à en faire le récit. Fruit d’un travail journalistique énorme, le récit est construit comme un roman noir, les personnages se croisent, se dessinent petit à petit, l’histoire se tisse tout doucement sur la base de nombreux documents factuels : éléments de l’enquête, du dossier judiciaire, témoignages, transcriptions de gardes à vue… Florence Aubenas s’y met peu en scène évitant au lecteur de découvrir l’histoire à travers ses yeux, elle préfère laisser vivre ses personnages, les laisser défendre ce qu’ils ont à dire. Elle fait le choix d’une écriture distanciée en réussissant à trouver un subtil point d’équilibre entre réalité et romanesque. On comprend après le prologue qu’elle a passé de nombreuses années sur cette affaire, qu’elle a rencontré réellement tous ses protagonistes, qu’elle leur a parlé, qu’elle a appris à les connaitre, à les aimer presque. Et malgré le meurtre, le récit tient le sordide à distance, les personnages sont attachants et pleins d’humanité. L’écrivain pose sur eux un regard bienveillant, respectueux, pudique. Leurs histoires sont habilement tressées en un seul récit qui maintient le rythme et le suspense en mélangeant tous les fils narratifs : l’histoire de Thomassin, celle du père de la victime, celle de la victime elle-même, celle des habitants du bourg. L’atmosphère de cette petite ville est très familiale, tout le monde se connait, mais paradoxalement personne n’a rien vu. Florence Aubenas décrit magnifiquement bien le décor du drame, l’ambiance de ce pays de taiseux où on est passé dans les années 60 de l’agriculture à l’industrie du plastique, une région ni pauvre, ni prospère, mais où les trains se s’arrêtent plus, où l’hôpital et la maternité ont fermés, où tout a été « compressé, délocalisé, précarisé, fermé ». Elle ne cherche pas à découvrir la vérité, mais accompagne les personnages avec une incroyable sympathie. Elle relève aussi les échecs et les succès de l’enquête, les erreurs humaines, les dysfonctionnements administratifs, les qualités et les défauts de l’appareil judiciaire. Et puis, bien sûr, il y a Gérald Thomassin auquel Aubenas consacre de magnifiques pages. Il a échoué là un an auparavant pour se mettre au vert. Son statut de vedette de cinéma le sert et le dessert. C’est « sa chance et son malheur » dit une de ses amies. Le cinéma l’a sorti d’une enfance difficile et de problèmes familiaux mais il pourrait l’y replonger. Un acteur, ça peut mentir, jouer un rôle, attirer les soupçons, Thomassin est peut-être innocent, mais il a joué les criminels dans des films et c’est un aspect très troublant de cette affaire, un possible dédoublement de personnalité, un regard aussi sur la violence dans le milieu du cinéma avec Thomassin qui garde un pied sur les plateaux et un autre dans le caniveau. Autre originalité du récit, l’affaire n’est toujours pas résolue à l’heure actuelle et Thomassin, finalement innocenté, a disparu en 2019 au moment de l’ultime confrontation avec un autre accusé. On ignore ce qu’il est devenu, s’il faut parler de lui au passé ou au présent, mais Florence Aubenas nous permet de ne pas l’oublier.